Liberté d’expression : peut-on tout dire ?

Publié le par Comité 1905 Draguignan

lundi 5 janvier 2009, par Hervé Boyer


Article 19 de la déclaration universelle des droits de l’Homme : « Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit. »

« Si l’on ne croit pas à la liberté d’expression pour les gens qu’on méprise, on y croit pas du tout. » Noam CHOMSKY.

Alors, peut-on tout dire ? Pour le psychanalyste Jacques LACAN, la réponse à cette question est, catégoriquement, non. Mais, quand il disait cela, il se plaçait du point de vue de l’inconscient. Pour faire court, l’enseignement psychanalytique nous apprend que, à partir du moment où nous sommes d’accord pour accepter le fait que chaque être humain est doté d’un inconscient et, justement, du fait de cet inconscient, un individu, même s’il passait toute sa vie à parler sans arrêt, ne pourrait jamais tout dire. C’est-à-dire qu’il ne pourrait jamais épuiser son inconscient. Jacques LACAN nous enseigne qu’il y a toujours un reste inconscient indicible sur lequel nous butons et ne pouvons mettre de mots, même quand on pense avoir épuisé le discours.

 

Mais, quand nous parlons de « liberté d’expression », c’est bien de l’expression consciente dont il s’agit, cette expression consciente sur laquelle nous mettons des mots et qui, parfois, est source de bien des maux.

Alors, pour travailler ce concept de « liberté d’expression », intéressons nous à la pensée de Noam CHOMSKY. D’un coté, c’est un linguiste qui a travaillé, et travaille toujours, en linguistique qu’il a commencé à étudier, avec la philosophie, dès 1945. D’un autre coté, c’est un militant qui rattache son travail à la tradition de l’anarchisme et du socialisme libertaire. Ses critiques des médias de masse et de la politique étrangère des Etats Unis en font depuis 40 ans un activiste chevronné. En sus, il a beaucoup travaillé le phénomène de la globalisation de l’économie, la question de la propagande ou ce qu’il nommera la « fabrique du consentement » et aussi, bien sur, le concept de liberté d’expression.

Cependant, bien que reconnu comme l’un des plus grands intellectuels vivants, y compris par ses détracteurs, il reste ignoré en France. Il n’est pas spécialement, c’est un euphémisme, la coqueluche des journalistes et des intellectuels français. « Le Figaro », « Libération », « le Monde », Bernard Henri Levy, Alain Fienkielkraut, Jacques Attali, André Glucksmann, Philippe Val et bien d’autres se sont ainsi époumonés à de nombreuses reprises pour condamner les idées soi disant répugnantes qu’ils lui prêtent avec une effarante mauvaise foi. A quoi tient ce passage sous silence ? Bon nombre de penseurs français s’acharnent à entretenir le soupçon que CHOMSKY aurait des complaisances avec les théories négationnistes à propos de la Shoah.

Tout d’abord, donnons lui la parole, à propos de cette fameuse « liberté d’expression », au travers de l’extrait d’un entretien avec Daniel MERMET, l’animateur de l’émission « Là bas si j’y suis » sur France Inter : « Aux Etats Unis, la liberté d’expression est protégée à un degré que je crois inconnu dans tout autre pays du monde. C’est assez récent. Dans les année 1960, la cour suprême a placé la barre très haut en matière de respect de la liberté de parole, ce qui exprimait, à mon avis, un principe fondamental établi dès le XVIII° siècle par les valeurs des Lumières. La position de la cour fut que la parole était libre, avec pour seule limite la participation à un acte criminel. Si, par exemple, quand je rentre dans un magasin pour le dévaliser, un de mes complices tient une arme et que je lui dis : « tire ! », ce propos n’est pas protégé par la constitution. Pour le reste, le motif doit être particulièrement grave avant que la liberté d’expression soit mise en cause. La cour suprême a même réaffirmé ce principe en faveur de membres du Ku Klux Klan.

En France … la liberté d’expression est définie de manière très restrictive. A mes yeux, la question essentielle est : l’état a-t-il le droit de déterminer ce qu’est la vérité historique et de punir celui qui s’en écarte ? Le penser revient à s’accommoder d’une pratique proprement stalinienne.

Des intellectuels français ont du mal à admettre que c’est bien là leur inclination. Pourtant, le refus d’une telle approche ne doit pas souffrir d’exception. L’état ne devrait avoir aucun moyen de punir quiconque prétendrait que le soleil tourne autour de la terre. Le principe de la liberté d’expression a quelque chose de très élémentaire : ou on le défend dans le cas d’opinion qu’on déteste, ou on ne le défend pas du tout. Même Hitler et Staline admettaient la liberté d’expression de ceux qui partageaient leur point de vue.

J’ajoute qu’il y a quelque chose d’affligeant et même de scandaleux à devoir débattre de ces questions deux siècles après VOLTAIRE. Et c’est rendre un bien triste service à la mémoire des victimes de l’Holocauste que d’adopter une des doctrines fondamentales de leurs bourreaux. »

Pour illustrer cette vindicte de bon nombre de « penseurs » et de médias hexagonaux à l’encontre de CHOMSKY, revenons quelque peu sur la fameuse « affaire Faurisson » que l’on pourrait renommer « l’affaire du principe de la liberté d’expression » et non pas « l’affaire du négationnisme ».

Professeur de littérature à l’université de Lyon, Robert Faurisson fut suspendu de ses fonctions et poursuivi parce qu’il avait, entre autres, nié l’existence des chambres à gaz pendant la seconde guerre mondiale. Une pétition pour défendre sa liberté d’expression fut signée par plus de cinq cents personnes, dont CHOMSKY. Pour répondre aux réactions violentes que suscita son geste, il rédigea un texte intitulé : « Quelques commentaires sur le droit à la liberté d’expression » dans lequel il explique, entre autres, que cette même liberté d’expression, pour être réellement le reflet d’une vertu démocratique, ne peut se limiter aux opinions que l’on approuve, car même les pires dictateurs sont favorables à la libre diffusion des opinions qui leur conviennent. En conséquence de quoi, la liberté d’expression se doit d’être défendue y compris, et même avant tout, pour les idées qui nous répugnent. Dans ce cadre là, reconnaître à une personne le droit d’exprimer ses opinions ne revient nullement à les partager.

Que disait, en substance, ce texte ? En voici quelques extraits : « Avant d’arriver au sujet sur lequel on me demande mon avis, deux mises au point sont nécessaires. Les remarques qui vont suivre se situent à l’intérieur de limites qui sont importantes à deux points de vue. D’abord, je ne traite ici qu’un sujet précis et particulier, à savoir le droit à la libre expression des idées, des conclusions et des croyances. Je ne dirai rien ici des travaux de Robert Faurisson ou de ses critiques, sur lesquels je ne sais pas grand chose, ou sur les sujets qu’ils traitent, sur lesquels je n’ai pas de lumières particulières. En second lieu, j’aurai quelques commentaires désagréables (mais mérités) à faire à l’égard de certains secteurs de l’intelligentsia française qui ont montré qu’ils n’éprouvaient aucun respect pour les faits ou pour la raison, comme j’ai eu l’occasion de l’apprendre à mes dépens en des circonstances sur lesquelles je ne reviendrai pas …

On m’a demandé, il y a quelques temps, de signer une pétition pour la défense de la liberté de parole et d’expression de Robert Faurisson. La pétition ne disait absolument rien sur le caractère, la qualité ou la validité de ses recherches, mais se cantonnait très explicitement à la défense des droits élémentaires qui sont considérés comme acquis dans les sociétés démocratiques ; elle demandait à l’université et aux autorités de faire tout leur possible pour garantir la sécurité de Faurisson et le libre exercice de ses droits légaux … Je l’ai signée sans hésitation.

Le fait que j’ai signé cette pétition a soulevé une tempête de protestations en France … La pétition disant tout simplement que Faurisson avait rendu publiques ses conclusions, ce qui est indiscutable, mais qui ne dit ou n’implique rien de précis sur leur valeur et qui n’implique rien sur leur validité … Parmi les gens qui ont appris quelque chose du XVIII° siècle, il va de soi, sans même qu’on songe à le discuter, que la défense du droit à la libre expression ne se limite pas aux idées que l’on approuve et que c’est précisément dans le cas des idées que l’on trouve les plus choquantes que ce droit doit être le plus vigoureusement défendu … Remarquons que même si Faurisson se trouvait être un antisémite ou un pronazi fanatique cela n’aurait rigoureusement aucune conséquence sur la légitimité de la défense de ses droits civils. Au contraire, cela rendrait leur défense d’autant plus impérative puisque, encore une fois, et c’est l’évidence depuis des années, depuis des siècles même, c’est précisément le droit d’exprimer librement les idées les plus effroyables qui doit être le plus vigoureusement défendu ; il est trop facile de défendre la liberté d’expression de ceux qui n’ont pas besoin d’être défendu. »

Bien entendu, la position libertaire de CHOMSKY, qui s’explique, en partie, par l’importance capitale accordée, dans la culture américaine, à la liberté d’expression, peut et doit être discutée. Mais, jamais les critiques n’abordent la question sous cet angle. Elles ont pour seul but de discréditer CHOMSKY en laissant croire que c’est précisément Faurisson et ses thèses qu’il aurait défendues et non le seule liberté d’expression.

Et puis, sur le fond, soupçonner CHOMSKY de sympathie envers les thèses négationnistes est tout simplement ridicule. En effet, en de multiples occasions, il a très nettement condamné ces thèses. Notamment quand il décrit, dans son livre « Guerre et paix au Proche Orient », l’Holocauste comme « la plus fantastique flambée de violence collective dans l’histoire de l’humanité ». Ou encore, dans l’article publié dans « The Nation » sur l’affaire Faurisson quand il indiquait « Les conclusions de Faurisson sont diamétralement opposées aux opinions qui sont les miennes et que j’ai fréquemment exprimées par écrit ». Mais aussi dans l’interview publiée dans « Le Monde » en 1998 qui décrivait le négationnisme comme « la pire atrocité de l’histoire humaine ».

Dire que l’on est raciste, par exemple, représente une double impasse. Une impasse éthique, selon l’éthique du face à face et de l’altérité si chère à Emmanuel LEVINAS. Une impasse scientifique depuis que nous savons qu’à l’intérieur de l’espèce humaine le concept de « race » est invalide. Ceci ayant été confirmé par des scientifiques comme Axel KAHN et Albert JACQUARD, par exemple.

Certes, pour les Humains, nous pouvons parler d’ethnies, de traditions et de cultures différentes, mais certainement pas de races différentes. Et, s’il est vrai que la déclaration universelle des droits de l’Homme parle de race, il ne faut pas oublier qu’elle a été rédigée en 1948, temps où le concept de race, pour les femmes et les hommes, n’avait pas encore été scientifiquement invalidé. Cela change tout, notamment du point de vue des « conséquences éthiques », concept que développe, entre autres, Jacques LACAN contre la morale kantienne. Mais, même si le fait d’affirmer haut et fort que l’on est raciste est une faute éthique et une erreur scientifique, doit on pour autant interdire à quelqu’un de dire qu’il l’est ? Si l’on se réfère à la pensée de CHOMSKY, assurément non.

Pourtant, des propos à caractères racistes tombent sous le coup de la loi française. Pire encore, depuis quelques années, nous assistons a un emballement législatif voulant régenter ce que l’on peut dire ou pas. Un des derniers avatars de cette inflation législative étant la proposition de loi visant à légiférer sur « les bienfaits de la colonisation » qui heureusement n’a pas (encore ?) vu le jour. Et derrière tout cela, nous avons la volonté de régenter la mémoire avec toutes les propositions de lois mémorielles, imposant ce que l’on doit penser et dire, notamment concernant l’Histoire. C’est du même ordre que ce qui est arrivé, même si cela ne concernait pas directement un évènement historique, dans la récente « affaire SINE » qui a opposé le caricaturiste à Charlie Hebdo et Philippe Val. Ce dernier qui défendait « mordicus », à juste titre, la liberté d’expression et même le droit au blasphème dans l’affaire des caricatures de l’Islam et de Mahomet, se transforme en censeur d’opinion et de parole.

Alors, y a t-il une liberté d’expression à deux ou plusieurs vitesses ? Peut-on défendre la liberté d’expression quand cela nous arrange et la vilipender quand cela ne nous arrange pas ? Y a t-il une liberté d’expression sélective ? Y a t-il une liberté d’expression convenable et « politiquement correcte » contre une qui serait immorale, voire amorale ? CHOMSKY dit clairement que non, il nous dit que la liberté d’expression est la liberté des expressions, de toutes les expressions.

Nous retrouvons cela avec l’actuel procès en sorcellerie qui est fait à quelqu’un comme Eric ZEMMOUR chaque fois qu’il écrit un livre ou qu’il fait une intervention télévisée. Ceci est, pour moi, d’autant plus facile à dire que, bien souvent, je ne suis pas d’accord avec les propos de Mr ZEMMOUR. Mais, justement, ce n’est pas le problème. En l’occurrence, il convient qu’il puisse s’exprimer librement sans être voué aux Gémonies et, surtout, sans être menacé d’être mis sous silence par des petits dictateurs de la pensée.

C’est bien ce que nous dit CHOMSKY : ou l’on défend la liberté d’expression complètement, ou l’on ne la défend pas du tout.

Et puis, qui décidera et en vertu de quel magistère ce que l’on peut penser ou dire ? Des « maîtres à penser » ? Certainement pas car, ici, le discours du maître (dont Jacques LACAN nous a déjà parlé) se transforme en un discours m’intimant comment je dois et comment je ne dois pas jouir. Tout simplement intolérable et inacceptable. N’oublions pas la pensée libertaire de CHOMSKY, « ni dieu ni maîtres ». Et puis, disons le tout net, quelle posture intellectuelle facile, confortable, simpliste et finalement pauvre que d’accorder la liberté d’expression uniquement à celles et ceux avec qui nous sommes d’accord. Cela élude le débat, la discussion, la confrontation d’idées, la polémique (pour une fois non pas au sens étymologique relatif à la guerre, mais au sens de la controverse publique et de l’esprit critique) et cela évite de « mettre le doigt où ça fait mal ».

CHOMSKY nous dit très justement : « comment voulez vous combattre une idée si vous ne pouvez même pas en parler ? »

Pour finir, revenons quelque peu sur cet article 19 de la déclaration universelle des droits de l’Homme. Il est très clair et sans ambiguïté, il n’impose aucune restriction de quelque nature que ce soit à la liberté d’opinion et d’expression. Il va même plus loin en disant que personne ne peut être inquiété pour ses opinions, là encore en ne mettant aucune restriction, mais aussi en garantissant une libre diffusion de ces opinions, par quelque moyen que ce soit et « sans considération de frontières ». Là encore, la promotion de cette déclaration doit se faire dans son entier et ne doit pas concerner uniquement les articles qui nous arrangent et nous plaisent. Force est de constater que par rapport à cet article, comme par rapport à bien d’autres d’ailleurs, la France ne respecte pas cette déclaration en limitant, par la loi, de plus en plus la liberté d’expression et cela de manière très insidieuse.

Hervé BOYER

Publié dans Texte libre

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