Maurice ALLARD Député de Draguignan. Un esprit libre!

Publié le par Comité 1905 Draguignan

Maurice ALLARD

Député de Draguignan

Un esprit libre

Maurice Mistre

 

Etant ignoré, ce triple député mérite d’être connu!

 

A cette affirmation, ont répondu:

Pour être ignoré, il l'est !

Jean Marie Guillon, historien

 

En effet! ecce homo - comme dirait l'autre!

1 Selon une anecdote, il aurait payé la dot de la fille de sa compagne pour son entrée au couvent!

Ses débuts

Un paysan varois, à la sortie d'une réunion publique le qualifiait d'"ome que marcho dre", l'homme qui marche droit!

Le journal réactionnaire Le Var le désignait comme "un pur entre les purs et un rouge entre les plus rouges".

Qui était donc ce député qui représenta l'arrondissement de Draguignan de 1898 à 1910?

 

Maurice Edouard Eugène Allard est né le 1er mai 1860 à Amboise (Indre-et-Loire) dans une famille bourgeoise. Fils d’Aristide, un notaire franc-maçon, 34 ans, qui sera président du conseil d'arrondissement d'Amboise puis conseiller général radical en 1894 et de Céline Maglin 25 ans. Son oncle Victor Allard, banquier et un propriétaire, Charles Guinot, maire d'Amboise sont les témoins de sa naissance.

Elève au lycée de Tours (Indre-et-Loire), il débute par l'étude des mathématiques, songeant un moment à Polytechnique et obtient le baccalauréat ès-sciences. Puis il change d'idée, fini Polytechnique, il devient bachelier ès-lettres. Après quoi, il quitte Tours pour étudier le droit à Paris.

Dès son arrivée dans la capitale, il se jette dans la politique, en fondant le groupe socialiste révolutionnaire des Ecoles, en 1880.

 

A cette époque, Allard, délégué par son groupe, reçoit les communards amnistiés, de retour d’exil. Quelque temps après, il fonde, au quartier latin, une feuille de combat, L'Etudiant puis L'Echo de la Rive gauche en avril 1887, et commence une carrière de journaliste, collaborant avec Louis Martin, futur député clémenciste varois. Un de ses premiers articles s'intitule "A bas les idoles" et vise nommément le général Boulanger!

Reçu avocat stagiaire, Allard continue le journalisme et la politique. En 1889, il participe comme rédacteur à La Bataille à la lutte antiboulangiste. Puis il repart dans l'Indre-et-Loire donner des réunions publiques, et le 16 octobre 1890, il dirige Le Républicain d'Indre-et-Loire, journal rouge et bataille contre le journal monarchiste Le Messager d'Indre-et-Loire.

Immédiatement, se produit un incident grave avec des suites fâcheuses. Allard se bat en duel contre le rédacteur du Messager après une polémique. Il est très grièvement blessé d’une balle au ventre, le journal La Croix du 29 octobre 1890 le donne même mort "Le journaliste, M. Allard, vient de mourir des suites du duel le plus anodin".

Ramassé mourant sur le terrain, il est transporté dans une maison de santé tenue par des sœurs où il reste, après deux opérations successives et infructueuses pour extraire la balle, six mois. Sa convalescence est très longue, sa blessure s'obstinant à ne point se fermer.

Cet épisode donnera lieu, en pleine discussion sur la loi de séparation en 1905, à une médisante attaque en règle de La Gazette de France et de L’Eveil Dracénois, journaux cléricaux. Ils accusent Allard, libre penseur forcené, d'avoir piétiné ses convictions laïques en étant veillé par des sœurs, il "aurait édifié par [sa] piété [ses] vigilantes gardiennes"!

Mais la vérité est tout autre, le harcèlement prosélyte des religieuses le conforte sur la nécessité de laïciser les hôpitaux: "là où j'ai pu résister grâce à la pleine conscience de mes convictions philosophiques, d'autres auraient pu faiblir et céder."

Enfin, il revient à Paris, reprendre son métier de journaliste en août 1895.

Il est rédacteur à La Lanterne dirigée par Aristide Briand puis par René Viviani, quand les groupes socialistes du Var font appel à lui. Georges Clemenceau, éclaboussé, à tort, par l’affaire de Panama et battu par le candidat de droite, Joseph Jourdan en 1893, refuse de se représenter à Draguignan.

Adoubé le 29 avril 1898 par les députés du groupe socialiste de la Chambre dont Groussier, Guesde, Hugues, Jaurès, Millerand, Vaillant et Viviani... Allard dépose sa candidature en préfecture le 2 mai et débarque à la gare du Luc le lendemain, pour lancer sa campagne. Son programme repose sur 5 points:

1° Suppression du Sénat;

2° Suppression du budget des cultes;

3° Le pain pour tous par l'institution d'une caisse de retraite pour les vieillards;

4° L'impôt progressif sur le revenu;

5° Le service militaire de deux ans.

Il déclare aussi souhaiter "en finir avec tous les exploiteurs et tous les traîtres [qui] veulent perpétuer l’état de servage économique dans lequel végètent si misérablement les ouvriers des villes, les paysans, les petits commerçants, les petits industriels, tous ceux en un mot qui travaillent réellement et constituent les forces vives de la nation".

Favorable à l'union syndicale et à la grève générale, "Élever des barricades est une tactique révolutionnaire, mais l’armée est là, tandis que le moyen de la grève est plus pacifique, moins dangereux, plus sûr…", il propose de nationaliser les mines et les voies ferrées, de créer un ministère du travail et de rendre la Justice gratuite.

Le 8 mai, le scrutin donne Jourdan 5821 voix; Allard 4354; les deux radicaux socialistes Inguimbert (conseiller général de Callas) et Engelfred (Cogolin) respectivement 4131 et 631.

Le 12 mai, ces deux derniers se désistent en faveur d'Allard. Dans l'entre-deux tour, alors qu'il est soutenu par Le Petit Var, l'affaire Dreyfus s'invite. Accusé d'être dreyfusard par Jourdan, ses réunions se font aux cris de "Sus à Allard!", "Sus aux Prussiens!", "Allez à Berlin!", "A bas Zola!", "A bas les juifs!", "A bas Dreyfus et les dreyfusards", Allard est obligé de justifier son antidreyfusisme : "Dans l'affaire Dreyfus, ma ligne de conduite est toujours française et républicaine. J'ai toujours affirmé que je tenais Dreyfus pour coupable et jamais je n'ai pris la défense d'un traître." Bien que, le 9 février dans La Lanterne, refusant l'innocence de Dreyfus, il fustige "l'honneur de l'armée dont les professionnels du patrouillotisme nous ont tant rebattu les oreilles".

 

Il est élu le 22 mai avec 9068 voix contre 8272 à Jourdan sur 17 521 votants.

Il déclare qu'il ne sera point le "commissionnaire" de ses électeurs et qu'il ne faudra pas compter sur lui pour tenter des démarches et pour obtenir des faveurs. Finie la politique du guichet chère à Clemenceau, dispensant des subventions ici ou là!

 

Ces élections donnent au socialisme, une forte position parlementaire dans le Var avec lui et Prosper Ferrero élu à Toulon. Adhérant au parti blanquiste, Allard rallie une demi-douzaine de groupes socialistes au Parti socialiste révolutionnaire. Il représente plusieurs de ces groupes aux congrès de Paris, salle Japy (1899), salle Wagram (1900) et de Commentry (1902). En avril 1901, Allard prend la tête de la Fédération d'Union Révolutionnaire adhérente au Parti Socialiste de France et comptant les groupes de Draguignan, Flayosc, Vidauban, Le Muy.

Inscrit au groupe socialiste, il déploie une grande activité et intervient dans maintes discussions sur les sujets les plus divers : pensions des instituteurs (1899) ; aide aux victimes de l'explosion de Toulon (1899) ; politique générale du Gouvernement (1899) ; aide aux victimes des incendies des forêts de l'Estérel et des Maures (1900) et proposition de rachat par l'Etat de toutes les propriétés forestières de plus de 50ha ; création d'une école supérieure des mécaniciens de la Marine (1900).

Mais son arrivée à la Chambre est remarquée. En pleine affaire Dreyfus, le 7 juillet 1898, quand Cavaignac, ministre de la guerre, produisant le faux d'Henry à la tribune, affirme sa culpabilité, les députés enthousiasmés, proposent l'affichage de son discours. Deux voix seulement s'élèvent contre cette proposition : Allard et Fournière. Le lendemain, ce dernier déclare s'être abstenu! Allard seul, maintient son vote contre l'affichage, montrant ainsi sa liberté de penser!

Le 30 janvier 1899, lors de la discussion du budget des cultes, il réclame sa suppression "l'État non seulement n'a aucun intérêt à subventionner les Églises mais que, au contraire, en leur donnant des subsides, la République ne subventionne que des hommes qui la combattent; vous fournissez bénévolement des armes à vos ennemis...

Je suis sûr que tous les républicains qui n'ont pas oublié leur programme d'antan seront d'accord avec nous pour voter la suppression du budget des cultes"

Le 14 décembre 1900, dans La Lanterne il s'en prend aux congrégations religieuses: "On peut affirmer que leurs richesses dépassent de beaucoup dix milliards. Il y a là un véritablement danger, car ces immenses richesses ne servent qu'à entretenir les peuples dans l'erreur religieuse et à subventionner une détestable propagande antisociale et antirépublicaine. Quand au remède, il n'y en a qu'un: fermer les couvents, disperser les congrégations, confisquer tous leurs biens. En dehors de cette mesure révolutionnaire, toutes les tentatives resteront vaines".

Le 22 mai 1900, il dépose un ordre du jour flétrissant "les réactionnaires, césariens, militaristes, cléricaux et bonapartistes qui, à Paris, ont voté contre la République" et réclame "l'avènement de la République sociale."

Il polémique aussi avec Pierre Brizon, professeur d'école normale socialiste, sur le caractère non-socialiste de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen.

Enfin, en mars 1902, après 1140 articles, il quitte La Lanterne qui lui faisait obligation de soutenir le ministère Waldeck-Rousseau avec lequel commence le Bloc des Gauches (1899-1906), tout en lui donnant, le 22 janvier 1902, un article où il honore Martin Bidouré, héros barjolais de la résistance au coup d'état du 2 décembre 1851, tué deux fois.

Son apogée

Alors que Clemenceau devient sénateur du Var, le 6 avril 1902, Allard, traité de collectiviste, est réélu, au 1er tour, le 27 avril, par 8518 voix sur 16 599 votants (88% à Plan de la Tour!), malgré Le Petit Var et son candidat socialiste dissident, Néton 3302, le nationaliste Poitau fait 3575 et Berment 1006.

Dès son retour à la Chambre, il attaque : le 27 juin, il dépose une proposition de loi tendant à abolir le Concordat et à supprimer le budget des cultes.

Il préface le libelle anticlérical d'A.H. Malot, receveur des postes à Roquebrune, libre penseur et franc-maçon, Les charlatans noirs! en 1903. Dans ce texte, il s'en prend à l'esprit religieux et à "l'idée de dieu, cette croyance irrationnelle et sans base des périodes enfantines et hallucinatoires traversées par les sociétés humaines." C'est donc selon lui une œuvre de santé publique que de soigner et de guérir "la maladie religieuse".

Il continue son combat avec une ardeur inlassable notamment : il redemande la suppression du budget des cultes le 26 janvier 1903 "Ce qui nous caractérise et ce qui fait notre honneur, c'est d'avoir, non une religion mais une irreligion nationale. La religion tombe de plus en plus en décomposition. Bientôt elle cédera la place à la science triomphante." et il se fait rembarrer par Combes lui-même! puis le 4 novembre 1903 et le 24 novembre 1904, il y tient beaucoup! Autres interventions: bouilleurs de cru (1903); politique religieuse du Gouvernement (1903) ; suppression de l'Ambassade de France auprès du Vatican (1903); suppression de l'enseignement congréganiste (1904); suppression des aumôniers des lycées (1904).

Après un discours de Combes, le 8 août 1903 à Marseille, Allard répond:

"On n'y trouve pas le cri de guerre qui entraînerait la France entière contre l'église, s'il était poussé par les gouvernants avec conviction et énergie... M Combes se repose avec trop de satisfaction sur ce qu'il fait. La disparition de quelques congrégations lui paraît le summum du but à atteindre. Il ne voit rien au delà. Il ne se rend pas compte qu'il y a la religion à détruire, qu'il nous faut, coûte que coûte, libérer la conscience humaine du joug religieux qui pèse sur elle depuis des siècles! Monopole et séparation! Voilà le but immédiat!

M Combes sera entraîné par le mouvement: nous le ferons marcher!"

Le journal des Débats, le 9 septembre 1903, l'attaque:

"à vrai dire, les idées d'Allard sur la religion sont d'un véritable énergumène. Ce n'est pas seulement la séparation de l'église qu'il demande mais sa suppression, son extermination. Pour lui, la religion est une maladie contagieuse des plus virulentes. Tout homme religieux est un malade ou un vésanique. Il est prudent d'isoler ceux qui sont atteints de ce mal. Il faut combattre les religieux comme on combat l'alcoolisme, la tuberculose ou la peste bubonique. Il propose dans L'Action

"1- que l'Etat, les communes et les départements cessent de fournir des subsides et des immeubles à des hypnotiseurs et suggestionneurs qui sous le nom de prêtres entretiennent la folie religieuse.

2- que des mesures soient prises pour empêcher les prêtres d'abuser de la faiblesse d'esprit de ceux qui les écoutent et d'extorquer aux fidèles, des sommes diverses à l'aide de fictions mensongères et de grossières escroqueries.

3- que l'Etat interdise à ces agents de se grouper, etc.

4- que l'Etat prenne le monopole de l'enseignement primaire et secondaire et que à tous les degrés de l'enseignement, il soit institué, d'une façon exclusivement scientifique, des cours d'histoire des religions.

En période révolutionnaire, ajoute-t-il, nous agirions avec autrement de vigueur, ferro et igne ! Par le fer et par le feu!"

En janvier 1904, Allard se rend à Troyes comme témoin à décharge dans un procès antimilitariste intenté au journal socialiste Défense des travailleurs.

Le 27 mai 1904, il interpelle le gouvernement sur la protestation du pape contre la visite de Loubet, président de la République au roi d’Italie, et préconise la rupture immédiate du Concordat comme prélude à la séparation des Églises et de l’État.

Lors de ses réunions publiques, il se dit "heureux de constater que la politique libre penseuse a réalisé des progrès considérables, aidée par un pape fanatique qui a fait faire à la séparation plus de progrès depuis trois mois, que les Républicains en ont obtenu depuis trente ans " Le Cri du Var du 4 septembre.

Ce que confirmera Albert de Mun, député catholique extrême : "il y a vingt mois, quand s’ouvrit par le voyage à Rome de M. Loubet, la campagne antifrançaise, dont le vote d’hier est le couronnement, je l’ai, ici même, dénoncé comme un crime national" La Croix 8 décembre 1905

Le 9 juillet 1904, il crée avec Gustave Fourment, conseiller général de Callas et Marius Pascal, secrétaire fédéral de la Libre-Pensée, Le Cri du Var qui deviendra le journal de la fédération socialiste de la Section Française de l'Internationale Ouvrière (SFIO).

En décembre 1904, il dépose une proposition de loi dans laquelle il demande "la chasse libre pour tous. C'est la seule solution démocratique. Dans un pays où il y a encore des hommes qui meurent de faim, il n'est pas admissible que le droit de chasse, qui est un droit naturel, soit réservé à une caste privilégiée."

En 1905, il est dénoncé comme franc-maçon dans La franc-maçonnerie démasquée, ayant effectivement donné une planche en 1886 à l’Union et Persévérance de Paris. Cette assertion sera confirmée en 1906 par son collègue Ferrero. Alors qu'au congrès de la SFIO, certains dénoncent l'incompatibilité entre franc-maçonnerie et socialisme, le député toulonnais affiche dans Le Petit Var du 9 novembre, son "amitié personnelle pour les socialistes francs-maçons qui s'appellent Marcel Sembat, Arthur Groussier, Meslier, O.Vigne, Allard, etc."

Il est vrai qu'il avait répondu aussi dans Le Petit Var du 20 juin 1903, à la violente attaque antimaçonnique obsessionnelle de Prache, député conservateur de la Seine, à la Chambre: "M. Prache s'est surtout attaché à faire rire ses collègues de la Droite aux dépens de la franc-maçonnerie. En faisant un tableau chargé du rituel maçonnique, des initiations, des mots de passe, des batteries, de la marche en équerre et de certaines cérémonies symboliques. Il y a parfaitement réussi... La paille qu'ils aperçurent dans l'œil maçonnique, leur fit oublier la poutre qui depuis si longtemps leur obstrue la vue... La franc-maçonnerie n'est point une religion. C'est une association de citoyens qui se réunissent en commun soit pour discuter soit pour agir... Les francs-maçons ont conservé quelques rites et quelques symboles, mais ils savent ce qu'ils valent et n'y attachent, en réalité, qu'une importance relative..."

Le 27 janvier 1905, à la Chambre, il apporte son soutien au général Peigné, franc-maçon, ayant écrit au Grand Orient de France pour qu'il continue la lutte vigoureuse contre les cléricaux et à un adjudant du 61e Régiment d’Infanterie d’Aix, Antoine Arnaud, puni pour avoir assisté au banquet maçonnique de Draguignan. Le 19 décembre 1898 déjà, la loge La Réunion de Toulon, lui avait écrit pour une histoire similaire où 4 officiers et sous-officiers francs-maçons d’Avignon avaient été punis!

L'affaire des fiches avait éclaté le 28 octobre 1904, Combes, le président radical du Conseil, le général André, ministre de la guerre et le Grand Orient avaient établi deux listes de militaires, une avec les bons républicains afin de réparer les injustices dont ils avaient été victimes, l'autre avec les opposants à "la Gueuse", que Le Figaro publiera à partir du 23 novembre.

Le 18 janvier 1905, le gouvernement Combes démissionne, remplacé par le cabinet Rouvier. Et Allard, alors que le nouveau ministère s'installe, anticipant la session parlementaire qui deviendra historique, attaque "Vous nous avez parlé de l'impôt progressif sur le revenu, vous nous avez parlé des retraites ouvrières, vous nous avez parlé de la séparation des Eglises et de l'Etat...

Vous ne ferez pas plus la caisse de retraites ouvrières que vous ne ferez l'impôt sur le revenu. Quant à la séparation des Eglises et de l'Etat, dans votre déclaration, je n'ai entendu que des phrases vagues...

Vous voulez bien faire la Séparation mais à condition qu'elle ne nuise pas à l'Eglise, comme vous voulez bien faire les retraites ouvrières et l'impôt progressif mais à condition que ces réformes ne nuisent pas aux capitalistes."

Il interpelle ensuite le ministre de la guerre sur la sanction du général Peigné, relevé de ses fonctions de commandement et mis en disponibilité, pour avoir publié sa lettre, scandale! "Et vous, nouveaux ministres, vous n'avez pas attendu longtemps pour donner à la même réaction, la tête du général Peigné, le seul général républicain que nous ayons en ce moment!"

Il enchaine avec l'incident de Draguignan: En pleine affaire des fiches, les francs-maçons de Draguignan, avaient organisé leur banquet annuel le 11 décembre, à l’hôtel Bertin auquel participait Arnaud. Cette fête était présidée par Armand Bédarrides, avocat, conseiller municipal socialiste de Marseille, membre du conseil de l’ordre du Grand Orient et radié du barreau pour délation dans l’affaire.

"Il s’agit d’un adjudant frappé de huit jours de prison par son commandant, augmentés de deux jours par son colonel parce que, étant en congé régulier dans une ville autre que celle où il est en garnison, il avait assisté à un banquet maçonnique. Qu’avez-vous fait contre le commandant qui a infligé cette punition imméritée qui constitue, permettez-moi de vous le dire, un véritable acte d’arbitraire ?…

Il précise… Cet adjudant, dans une ville autre que sa ville de garnison, étant en congé régulier, a assisté à un banquet maçonnique, comme il y assiste tous les ans. A son retour, dénoncé par un officier de Draguignan au commandant d’Aix, où il est en garnison, il a été frappé par ce commandant de huit jours de prison...

Les deux tiers des officiers appartiennent aux partis de la réaction et du nationalisme et ne se servent de leur autorité et de leurs galons que pour combattre la République.... M. le ministre je ne demande pas qu'on frappe les militaires qui vont à la messe. Les militaires qui sont catholiques et vont à la messe exercent un droit. Je vous demande seulement que vos officiers, que j'appelle réactionnaires et que vous dites être républicains, permettent aux sous-officiers francs-maçons d'assister à un banquet maçonnique, surtout quand ils sont en congé régulier et dans une ville qui n'est pas celle de leur garnison."

A quoi le ministre de la guerre répond "Ce sous-officier avait été frappé pour avoir assisté à un banquet maçonnique. On lui avait infligé dix jours de prison avec le motif suivant: "A compromis la dignité de l'uniforme qu'il a l'honneur de porter en assistant en tenue à un banquet donné par la loge maçonnique de Draguignan, banquet présidé par M. Bédarrides, avocat à Marseille radié du barreau à cause de la délation."

Les dix jours de prison ont été remplacés par une réprimande, et j'ai prescrit de substituer au libellé précité le libellé suivant :

"Par sa présence en uniforme à un banquet privé, dans des circonstances spéciales, a pu laisser croire qu'il méconnaissait les instructions du ministre sur l'appel à l'apaisement et à la concorde adressé à tous les membres de la hiérarchie."

Et Allard de surenchérir "Les soldats doivent connaitre les opinions de leurs chefs parce que si un jour, comme au coup d'Etat de 1851, leurs chefs, leurs généraux, leur commandaient de tirer sur le peuple, s'ils connaissaient les opinions de ces chefs, au lieu de diriger leurs fusils sur le peuple, ils les dirigeraient d'un autre côté." Ce qui occasionne un tollé à la Chambre!

Il refuse finalement sa confiance au ministère Rouvier.

C'est sur le projet et les propositions de loi sur la séparation des Églises et de l'Etat, ainsi que sur les inventaires des biens cultuels qu'il est le plus véhément. Il prononce quinze discours au nom du groupe socialiste unifié au cours des débats sur la loi de séparation du 23 mars au 3 juillet 1905 et au projet rapporté par Briand, Allard oppose le 10 avril 1905, une contre-proposition.

Sa contre-proposition

 

C'est la journée "Maurice Allard". Il fait un festival à la tribune, où dans un discours enflammé d'une heure environ, il combat la proposition gouvernementale de Briand et expose son contre-projet:

M. Maurice Allard: Messieurs, je ne me dissimule pas la difficulté de ma tâche. J’ai contre moi toute la droite, le centre gauche, la commission, le Gouvernement et probablement une partie de la gauche qui a déjà, avant tous débats, approuvé et adopté le projet du Gouvernement et de la commission, sans l'avoir sans doute examiné suffisamment...

Messieurs, il faut pourtant distinguer : liberté de conscience et liberté religieuse ne sont pas deux choses absolument identiques... La liberté de conscience est une question de droit privé;... La liberté religieuse est une question de droit public et particulièrement de droit politique... La liberté de conscience, si complète qu'elle puisse être, n'embarrasse que les tyrans et les fanatiques intraitables... Ce que je reproche à la commission, c'est d'avoir méconnu cette distinction, car, cette distinction une fois faite, nous avons le droit de ne pas laisser se constituer, au milieu de l'Etat laïque et contre lui, cet Etat religieux particulier, cette société religieuse qui devient forcément un danger véritable quand elle est animée, comme l'Eglise, d'un esprit essentiellement hostile à tout progrès et à toute civilisation. (Très bien! Très bien! A l'extrême gauche.)...

Mais, nous, libres penseurs, quelle est la séparation que nous voulons? Ce ne peut-être que celle qui amènera la diminution de la malfaisance de l'Eglise et des religions... l'Eglise, danger politique et danger social, doit être combattue de toutes les façons, et je m'étonne qu'au moment où nous entreprenons contre l'Eglise le combat décisif, on nous demande de déposer les armes et d'offrir à l'Eglise un projet dit libéral, tel qu'elle-même n'aurait jamais osé le souhaiter."

 

Il dénonce violemment l'article 4 (qui traite des richesses des églises), l'article 10 (des édifices cultuels), et l'article 18 (permettant à l'Eglise de se constituer en corps juridique) de la commission Briand.

Ah oui ! Je sais qu'on va m'accuser de demander la spoliation de l'Eglise; Eh bien! J’accuse la commission de commettre en nous demandant de voter cet article, une véritable spoliation au détriment de l'Etat.

Les biens des menses et des fabriques, vous allez les enlever à un service public, c'est-à-dire à la nation, pour les remettre à des associations cultuelles privées. Cela me paraît monstrueux. (Applaudissements à l'extrême gauche.)

Qu'est-ce qui vous indique le véritable caractère de ces biens ecclésiastiques? C'est précisément qu'ils ont été jusqu'à ce jour affectés à un service public. Malgré toutes les discussions et toutes les subtilités juridiques que l'on pourra invoquer, il y a là un fait certain. Ces biens, étant affectés à un service public, appartiennent bien indubitablement à la nation, quelle que soit leur origine. (Très bien! très bien! à l'extrême gauche)...

Et vous, messieurs les républicains, qui depuis tant d'années demandez la séparation, vous allez remettre ces biens affectés jusqu'à ce jour à un service public, ces biens nationaux, vous allez les remettre sans contrôle, en pleine propriété et jouissance à des associations privées qui seront autant soyez-en persuadés, des associations politiques que des associations religieuses, qui seront autant des associations de conspiration antirépublicaine que des associations pour l'exercice du culte. A côté de la spoliation que vous commettez à l'égard de l'Etat, il y a là un véritable danger public que vous allez créer de propos délibéré."

 

Mais, il insiste sur l'aspect politique

"Si nous enlevions à l'Eglise, les biens qu'elle détient aujourd'hui indûment, si nous la laissions dans l'état où sont toutes nos associations quelconques de libre pensée, nos associations socialistes ou républicaines, alors je ne verrais véritablement pas l'utilité d'une police des cultes. Cependant je l'ai maintenue dans mon contre-projet, du moins transitoirement, prévoyant qu'une période de lutte s'ouvrira le lendemain de la séparation des Eglises et de l'Etat...

Je n'annonce pas, moi, la paix publique; car il est certain que les prêtres, intéressés au maintien du statu quo, chercheront à créer une violente agitation au lendemain de notre vote ... Nous ne pouvons voir dans le prêtre, un citoyen comme tout autre, puisque c'est lui-même qui, par ses prétentions et ses affirmations, se met en dehors du droit commun. La question sera tout autre, sans doute, le jour où le prêtre consentira à ne plus parler comme un être qui s'élève au-dessus de l'humanité tout entière, à n'être plus le représentant direct de Dieu, à n'être plus celui qui a été désigné tout spécialement pour être auprès de nous l'interprète de Dieu ... Parler à Dieu, puis ensuite parler au nom de Dieu, c'est une chose considérable, énorme! Ces êtres sont vraiment au-dessus de l'humanité ... Le prêtre ouvre et ferme à son gré les portes du paradis et celles de l'enfer; c'est terrible, cela! (Rires à l'extrême gauche)

... Par tous les moyens d'action auxquels je viens de faire allusion, le prêtre dispose sur les masses crédules, sur tous ceux qui croient à sa parole comme à celle de Dieu, d'une influence que nous n'avons pas nous, simples propagandistes qui parcourons les villes et les campagnes en jaquette et en paletot. Nous sommes des hommes comme les autres ; mais le prêtre, qui a devant lui un homme agenouillé qui l'écoute avec béatitude et qui croit qu'il a entre ses mains ses destinées futures, ah ! Messieurs, ce prêtre est puissant; il est le maître de cette pauvre conscience où il menace des peines éternelles, et il a par suite une puissance d'action que ne possède pas le plus éloquent de nos propagandistes...

... Voilà pourquoi j'ai inséré dans mon contre-projet des articles

[Art. 19. Il est interdit aux ministres d’un culte et aux associations formées pour l’exercice d’un culte de se servir du local où s’exerce ordinairement le culte pour y tenir des réunions politiques. Il leur est également interdit de faire prendre ou de laisser prendre un caractère politique aux réunions, publiques ou non, pour la célébration du culte…

Art. 20. Tout ministre d’un culte qui, dans l’exercice de ses fonctions ou en se prévalant de sa qualité de ministre, aura publiquement, par des discours prononcés, des lectures faites, des écrits distribués ou des affiches apposées, soit censuré ou injurié le Gouvernement, soit critiqué les lois, soit outragé ou diffamé un citoyen chargé d’un service public sera puni d’une amende de 1000 à 10000fr et d’un emprisonnement de trois mois à deux ans, sans préjudice de la réparation du dommage causé.]

qui interdisent la politique dans les lieux où s'exerce habituellement le culte, qui interdisent aux prêtres, toujours dans l'exercice de leurs fonctions et parlant comme prêtres, de critiquer les lois, d'attaquer le Gouvernement ... Mon contre-projet, pas plus d'ailleurs que le projet gouvernemental, n'interdit au prêtre, considéré comme homme, alors qu'il dépouille son caractère sacré, - car cela se dépouille comme toute espèce de choses, alors qu'il aura, je le répète, laissé sa soutane à la sacristie, de se mêler à la vie publique comme tout citoyen...

pour arriver à faire triompher mes idées dans le combat que je livre, je suis bien, pour certains cas, obligé d'insérer dans mon contre-projet quelques articles à l'adresse de ces hommes qui mettent en œuvre certaines pratiques et soutiennent certaines institutions. Ces articles, d'ailleurs, ne touchent en rien à la liberté individuelle, à la liberté des consciences.

... Ils ont surtout pour but de protéger la liberté de conscience des enfants; car ce sont ceux-là surtout que nous avons à cœur de protéger contre la propagande catholique et même contre la propagande de toutes les religions.

L'article 23 de mon contre-projet,

[Seront punis des mêmes peines ceux qui auront abusé de la faiblesse ou de l’inexpérience d’un mineur de moins de 18 ans pour opérer sa conversion religieuse avec ou sans son contentement formulé par écrit du père et de la mère ou du tuteur, auront administré à un mineur les sacrements d’une religion quelconque ou l’auront admis à des leçons ou cours d’instruction religieuse]

qui a soulevé tant de protestations, protège tout simplement les enfants contre les excès, les abus du fanatisme religieux dont ils pourraient être victimes. Je demande que les enfants ne puissent pas aller, ni au catéchisme ni à l'instruction religieuse, sans l'assentiment écrit des parents...

Quand le travailleur, le père de famille libre penseur est à l'usine ou à l'atelier, dans la journée une dame patronnesse ou le prêtre lui-même vient trouver la mère de famille et on emmène l'enfant à l'instruction religieuse ou au catéchisme à l'insu du père.

Tout ce que je veux, c'est que cette pratique ait un terme. Je n'attente à la liberté de personne. Mon article 24

[Seront punis d’une amende de 100 à 1000 Fr. et d’un emprisonnement de 15 jours à 3 mois ou de l’une de ces deux peines tout ministre d’un culte qui aura procédé aux obsèques religieuses d’un citoyen âgé de plus de 18 ans dont la volonté d’avoir de telles obsèques n’aura pas été formulée par testament.]

demande que l'on considère l'enterrement civil comme la pratique normale et l'enterrement religieux comme la pratique anormale. (Très bien! Très bien! Sur divers bancs à l'extrême gauche. Exclamations à droite.)

Quel mal trouvez-vous à ce qu'un citoyen soit obligé d'indiquer par testament les obsèques qu'il désire ?

Il est évident que quand un homme meurt sans laisser de testament, il doit être enterré civilement. (Exclamations à droite.) Actuellement on fait le contraire, mon article n'a pour but que de renverser les choses. L'enterrement civil, je le répète, doit être la pratique normale et l'enterrement religieux, la pratique anormale.

... Enfin, messieurs, mon article 22

[Seront punis d’une amende de 500 à 3000 Fr. et d’un emprisonnement d’un mois à un an ou de l’une de ces deux peines ceux qui, soit par voies de fait, violences, menaces ou manœuvres quelconques contre un individu, soit en lui faisant craindre de perdre son emploi ou d’exposer à un dommage sa personne, sa famille ou ses biens, l’auront déterminé soit à participer à une cérémonie d’un culte, soit à contribuer aux frais d’un culte.

Sera puni des mêmes peines tout chef d’industrie ou patron quelconque qui tentera d’exercer une pression religieuse sur ses ouvriers ou employés par la menace d’un renvoi ou qui les aura privés de leur travail pour refus de participer à une cérémonie religieuse, soit de faire partie d’une association cultuelle, soit de contribuer aux frais d’un culte ou pour une cause religieuse quelconque]

a pour but de protéger toute personne et surtout les travailleurs contre les pressions religieuses que les patrons catholiques sont trop portés à exercer sur eux. Mes articles 3 et 4 tendent à laïciser la République.

[L’instruction religieuse et les pratiques officielles d’un culte quelconque sont prohibées dans tous les lycées, collèges, écoles, casernes, hôpitaux et dans tous les établissements quelconques appartenant à l’Etat, aux départements ou aux communes.

A partir de la promulgation de la présente loi, cesseront d’être jours fériés tous ceux qui n’auront pas pour objet exclusif la célébration d’évènements purement civils ou de dates astronomiques. Les dimanches restent désignés pour être jours de repos dans les bureaux et établissements publics. Une loi ultérieure instituera des fêtes civiques.]

Je ne vous dissimule pas que tout mon contre-projet tend à ce que la religion devienne la chose anormale et à ce que l'a-religion - avec un a privatif - devienne la chose normale. Je ne vous cache pas que mon contre-projet tend à déchristianiser le pays. (Vives réclamations à droite.)

Cette position, il l'exposait déjà dans le quotidien républicain, anticlérical et socialiste L'Action, le 27 octobre 1903, "Déchristianisons! Si tous les libres penseurs, au lieu de se réfugier derrière un vague anticléricalisme dont on ne saisit bien ni le sens ni la portée, abordaient la question avec autant de précision et de franchise, il est certain que le succès ne se ferait pas longtemps attendre. Il suffirait donc pour déchristianiser la France, d'un peu de bonne volonté." Il continue son intervention:

C'est une opinion: j'ai le droit de l'exposer. Je crois, messieurs, que le christianisme est un obstacle permanent au développement social de la République, et à tout progrès vers la civilisation. (Applaudissements à l'extrême gauche)... quand le christianisme quitta Rome et la Grèce où il avait étouffé toute civilisation et où il n'avait laissé que ruines et décombres et arriva en France, il n'y eut plus en notre pays ni arts, ni lettres, et surtout ni sciences... Sous l'influence du judéo-christianisme, toute lumière avait disparu; il n'y avait plus que ténèbres...

Cette vision, il semble l'avoir empruntée à Auguste Blanqui et surtout à Gustave Tridon, personnage sulfureux et ambigu, député d'extrême gauche en 1871 puis communard, athée, anticlérical et antisémite.

Mon contre-projet a précisément pour but d'enlever à l'Eglise tout ce que je considère comme des privilèges. Je ne veux empêcher qui que ce soit de pratiquer un culte; ce n'est pas mon affaire ; mais je veux que l'Eglise catholique, ainsi que tous les autres cultes, soit placée, dans la vie politique courante, sur le même pied d'égalité que les associations de libre pensée, politiques, philosophiques ou autres avec lesquelles elle se trouve en concurrence.

L'occasion s'offre à vous de lui retirer aujourd'hui ce qu'elle détient indûment. Or vous faites tout le contraire, car en lui donnant les biens de la nation vous lui donnez la richesse, c'est-à-dire le pouvoir; vous lui constituez des privilèges, vous l'armez en face des associations libres penseuses, qui, elles, n'ont ni richesses ni pouvoir. Vous la protégez d'une façon spéciale par vos articles 28 et 29.

Si l'Eglise tient à acquérir ce pouvoir, c'est-à-dire la richesse, qu'elle le fasse avec ses seules ressources, avec les biens de ses fidèles ; qu'elle le demande aux convictions de ses adhérents catholiques. Mais nous ne voulons pas que l'Etat, de quelque façon que ce soit, augmente la puissance de l’Eglise par l'apport de biens qui, en réalité, ont été jusqu'ici, et doivent rester, les biens de la nation.

Je n'ai plus que quelques mots à ajouter pour justifier, d'une façon générale, mon contre-projet.

J'ai déclaré que je ne cachais pas mes intentions, qui devraient être celles de tous les véritables républicains. Il faut le dire très haut : il y a incompatibilité entre l'Eglise, le catholicisme ou même le christianisme et tout régime républicain. Le christianisme est un outrage à la raison, un outrage à la nature. (Bruit à droite.)

Aussi je déclare très nettement que je veux poursuivre l'idée de la Convention et achever l'œuvre de la déchristianisation de la France qui se poursuivait dans un calme parfait et le plus heureusement du monde jusqu'au jour où Napoléon conclut son Concordat...

La libre pensée ne demande rien à l'Etat. Si, un jour, les églises sont désaffectées comme je l'espère, ce ne sera ni pour y installer des maillets maçonniques, ni pour y tenir les réunions de la libre pensée. Nous n'avons besoin ni d'églises, ni de temples, mais nous demandons à l'Etat de ne pas constituer pour l'Eglise un régime privilégié au point de vue des monuments."

 

Son contre-projet est rejeté par 494 voix (68 pour), malgré d'autres articles intéressants:

Art. 1. La République ne reconnaît, ne protège, ne salarie, ne subventionne ni ne loge aucun culte. En conséquence, à partir du 1er janvier qui suivra la promulgation de la présente loi seront et demeureront supprimées des budgets de l’Etat, des départements et des communes, toutes dépenses relatives, directement et indirectement, à l’exercice des cultes.

Art. 2. A partir de la promulgation de la présente loi sont désaffectés de plein droit les édifices religieux, cathédrales, églises paroissiales, temples, synagogues, etc. ainsi que les bâtiments des séminaires et les locaux d’habitation, archevêchés, évêchés, presbytères, etc. mis jusqu’à ce jour à la disposition des ministres des cultes par l’Etat, les départements et les communes.

Art. 16. Les processions et autres cérémonies ou manifestation d’un culte sont interdites hors du local choisi pour l’exercice ordinaire. Les sonneries des cloches sont interdites. Nul ministre d’un culte ne peut sortir sur la voie publique avec le costume, l’habit ou les ornements affectés à l’exercice du culte.

Art. 17. Il est interdit d’élever ou d’apposer aucun signe, statue, image ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelque emplacement public que ce soit, à l’exception des locaux servant à l’exercice d’un culte, des terrains de sépulture privée et des musées.

Art. 25. Toute personne, ministre d’un culte ou autre qui se sera fait verser ou aura tenté de se faire verser des fonds en affirmant la possibilité d’un miracle ou d’une intervention surnaturelle en faveur d’intérêts privés ou généraux sera punie des peines portées à l’article 405 du Code pénal.

 

Il en remet une couche le 15 avril pour les jours fériés, en déposant un amendement:

"Mon amendement a pour but de décider que cesseront d'être jours fériés tous ceux qui n'auront pas pour objet exclusif la célébration d'évènements purement civils ou de dates astronomiques...

Demain, quand nous aurons fait la séparation des Eglises et de l'Etat, la République, par un illogisme, chômera encore dans ses administrations le jour de la résurrection du Christ, le jour de sa naissance, le jour de son ascension au ciel. Je crois que si nous voulons que la laïcisation ne soit pas un vain mot, nous devons agir comme la Révolution et supprimer les jours fériés religieux...

Je crois qu'aucun des députés qui siègent à gauche de cette Chambre ne refusera de (…) laïciser définitivement la République en substituant des fêtes civiles aux fêtes religieuses.

Je demande à la Chambre, dans un but de laïcisation complète de l'État, de voter mon amendement."

L'assemblée, une fois encore, rejette son amendement, 466 députés votent contre, seulement 60 y sont favorables.

 

Les 23-25 avril 1905, lors de la création de la Section Française de L'Internationale Ouvrière (SFIO), il est délégué du Var pour le Parti Socialiste de France.

Les Annales de la jeunesse catholique du 1er mai 1905 le qualifient de "rare cerveau, affranchi de toutes croyances, de tous préjugés et même de tout scrupule. Il croit à la Loi"

Le 7 mai 1905, au congrès de la Libre-Pensée à Brignoles, Allard retrace la situation faite à l'Eglise par la loi de la commission Briand, il la trouve néfaste pour la République, avec son article 4 qui lui donne une force juridique. Il combat la proposition de donner des retraites aux curés alors que les ouvriers ou les paysans n'en ont pas! "Nous sommes les adversaires de toutes les religions et aucune d'elles ne peut être la pensée humaine... Il faut que le lendemain du vote de la séparation, l'Eglise s'écroule et le bloc romain disparaisse à jamais de ce monde".

Il refuse la loi proposée par Briand, car elle leurre et berne le peuple. Il fait le procès du gouvernement qui ne veut pas de vraie séparation, pour lui c'est une simple manœuvre en vue des élections.

"Le peuple, ajoute-t-il, ne sera véritablement libéré que le jour où il le sera, en même temps, économiquement."

Il parle de la formidable misère humaine qu'il faut détruire. Il conclut son discours ainsi "il faut que, dans un avenir prochain, le peuple, éclairé sur ses besoins, fort de ses droits, sache ce qu'il veut et lorsqu'il le voudra, nous ferons la Révolution sociale!"

Allard présente un ordre du jour demandant la séparation intégrale des Eglises et de l'Etat, voté par l'ensemble des citoyens libres penseurs présents.

 

Congrès qu'il relate à sa manière dans Le Petit Var du 15 mai 1905

A Brignoles, Dimanche 7 mai, nous célébrions, à Brignoles, notre fête annuelle de la Libre-Pensée...

A Brignoles ce fut un évènement. Depuis un mois on en parlait dans les sacristies et les bons bourgeois de la ville avaient serré leur argenterie, car nul n'ignore que, quand les socialistes se déplacent, ils raflent tous les objets d'or ou d'argent qui leur tombent sous la main. Les bruits les plus sinistres couraient dans le monde pieux. N'allions-nous pas piller quelque magasin? Le matin, on distribuait un placard où l'on trainait dans la boue le député de l'arrondissement et les organisateurs de la fête. On nous prédisait un four noir et l'on nous menaçait du mépris de tous les honnêtes gens. Les prières les plus ardentes sollicitaient le Seigneur de nous confondre et de nous ménager les pires déboires.

Je reconnais que Dieu nous priva de soleil. Mais là s'arrêta son intervention. La fête fut magnifique et prit un caractère de grandeur que nous n'osions pas espérer nous-mêmes.

Il y avait là un grand concours de population. Les campagnes de l'arrondissement avaient donné, et tous les bons et vieux socialistes ou libres-penseurs avaient afflué de tous les cantons et villages. Des amis de Draguignan et de Toulon prêtaient leur concours. Ce fut splendide, et Brignoles conservera le meilleur souvenir de la manifestation.

Au banquet, où l'on comptait plus de 400 couverts, les fortes paroles de Méric et de Vigne furent couvertes d'applaudissement. Les miennes ne furent pas moins bien accueillies. Les quatre cents convives, dans un élan unanime, proclamèrent leur inébranlable foi dans un avenir de complète émancipation et de véritable justice. Sur ma demande, un ordre du jour, voté à l'unanimité, réclama la séparation intégrale des Eglises et de l'Etat.

Tout ceci se passait un dimanche pendant que, non loin de là, dans l'église, des hommes et des femmes, agenouillés et humiliés devant un autre être humain en soutane, psalmodiaient des phrases latines dont le sens leur échappait ou absorbaient une rondelle de farine dans laquelle on leur affirmait la présence réelle d'un juif malade crucifié, il y a plusieurs siècles, à Jérusalem.

Entre eux et nous, où étaient les hommes de saine raison et de normale mentalité? Nous représentions l'avenir; eux le passé. Nous affirmions fièrement le droit des hommes au bien être intégral et à la pleine évolution; ils couraient la tête devant dieu, mot vide de sens, et devant un prêtre, professeur de reflexes et de rites surannés.

Les jeunes, qui ont vu les deux spectacles, feront la comparaison et en tireront les conclusions nécessaires. L'avenir est à nous, les religions ont fait leur temps, et bientôt le prêtre exécutera en vain ses passes magnétiques et ses ridicules incantations. Là où il opère, nous danserons et, comme sous la première Révolution, dans un élan de joie saine et philosophique, nous jetterons à tous les vents, les poussières des vieilles reliques.

Ce ne fut pas pour nous une mince victoire que de voir jeunes filles et jeunes garçons accompagner notre cortège en scandant de leurs voix juvéniles, les mâles accents de l'Internationale, derrière les drapeaux rouges flottant au vent.

Entre l'Internationale et le Magnificat, les jeunes de Brignoles ont fait leur choix. D'instinct, ils nous ont suivis, et bientôt ils nous devanceront. Rien maintenant n'arrêtera leur élan. C'est à la musique de Saint-Maximin que revient l'honneur de la journée. Il lui a suffi de jouer l'Internationale pour faire fuir les corbeaux et faire cesser les Oremus. A Brignoles comme partout, le puissant chant des espérances prolétariennes a produit son effet.

En rentrant le soir chez eux, les bons bourgeois ont compté leurs couverts et passé la revue de leur bijoux. Rien de manquait.

Et le 5 juin 1905, à la Chambre, il revient sur les retraites des curés."Elles sont considérables si on les compare à celles dont bénéficient les instituteurs qui, après quarante ou quarante-cinq ans de services - utiles, ceux-là - n'obtiennent que des pensions qui n'atteignent pas souvent le chiffre de 600 Fr. Si vous comparez les services rendus à la République par les instituteurs aux services rendus par les prêtres que vous avez justement combattus jusqu'à ce jour, je me demande comment vous pouvez accepter pour ces prêtres les mêmes principes qui vous ont guidés quand il s'agissait des instituteurs.

En mars, en réunion de commission, il avait déclaré que "c’était à faire regretter aux instituteurs de ne s’être pas mis curés".

Le 3 juillet 1905, il vote malgré tout, la loi, bien qu'elle ne réponde "pas aux vœux des libres penseurs" et qu’elle soit, en quelques points, "périlleuse".

Il espère que le Sénat avec Clemenceau la retournera plus républicaine, menaçant: "Et si nous ne trouvons pas un Parlement pour faire la séparation, nous nous servirons de l’action directe et prendrons d'assaut vos églises."

Combattant l'article 4, le sénateur varois traite Jaurès de "socialiste papalin" et le 23 novembre, rappelle que "les républicains qui lui avaient promis la liberté de conscience intégrale, n'abandonnent pas leurs revendications...

Nous lutterons pour la liberté de conscience intégrale que vos papes ont condamnée et que nous réalisons malgré vous parce qu'elle est dans notre droit, dans le droit de tous les citoyens, à quelques croyances qu'ils appartiennent..."

La loi sera adoptée le 9 décembre et tous les parlementaires varois (les députés : Allard, Ferrero, Louis Martin, Vigne et les sénateurs : Clemenceau, Méric, Sigallas) ont voté "pour"!

Cette même année, Maurice Allard, éructe à propos de l'exploitation des enfants immigrés "alors que la traite des noirs est interdite par les nations dites civilisées, l'industrie verrière se livre publiquement à la traite des petits blancs... En France, [les padrone, négriers italiens] les plus généreux dépensent de 25 à 40 centimes par jour et par enfant. On en cite qui, avec 2F nourrissent 13 enfants"

Son anti-clémencisme

Fin janvier 1906, Allard appuie les revendications du droit syndical des fonctionnaires et pour les législatives, cette fois-ci, soutenu par Le Petit Var, la gauche ayant fait l'union sur sa candidature, il écrit le 30 avril: "Vive le Socialisme!

De plus en plus, les petits propriétaires ruraux comprennent que leurs intérêts ne sont point solidaires de ceux des grands propriétaires. Le petit cultivateur est ruiné par la concurrence déloyale et intensive du grand propriétaire, comme les petits commerçants et les petits industries sont ruinés par la concurrence des grands magasins et des grandes industries."

Il est réélu député le 6 mai 1906 au 1er tour de scrutin par 9992 voix sur 14 859 votants, contre Ravel radical-socialiste 4201 voix.

Le soir de sa victoire, à 9h, s'organise une manifestation, drapeau rouge en tête, précédé d'un groupe de musiciens jouant L'Internationale. Au jardin Anglès, Allard proclame "Nous sommes des hommes d'amour, car le socialisme n'est fait que de bonté et de justice; mais nous devons avoir de la haine pour la religion, obstacle permanent à la civilisation et au progrès, et détruire jusque dans ses fondements, l'Eglise, institution de mensonges et d'erreur, que nous devons abattre dans l'intérêt même du prolétariat. De la haine aussi, pour ce régime capitaliste, qui ne cesse d'exploiter les malheureux et les faibles."

Le lendemain dans Le Petit Var, il remercie ses électeurs ainsi: "apportons tous au grand mouvement de rénovation sociale qu'entraine le monde entier, l'appui de nos efforts dévoués. La victoire définitive est proche et bientôt si vous le voulez une société de justice, d'égalité et de liberté se substituera à l'organisation capitalisme. C'est pour l'émancipation intégrale des hommes que nous travaillons tous..."

 

Il revient à la Chambre, avec la même insistance sur la loi de séparation (1906, 1907), sur le budget de l’Instruction publique (février 1906), sur les aumôniers des lycées (1907), sur le budget des cultes (1909).

Il intervient en outre sur : la liberté de réunion (1907) ; le mouillage des vins et les abus du sucrage (1907) ; la répression des outrages aux bonnes mœurs (1908) ; la politique du Gouvernement au Maroc (1908) ; l'impôt sur le revenu (1908) ; le rachat des forêts par l'Etat (1908) afin de remédier à la dévastation du domaine forestier "qui bouleverse le régime des rivières, compromet l'heureux équilibre de notre climat, et détruit un des charmes les plus captivants du sol français"; les conseils de guerre (1909) ; les encouragements à donner à la sériciculture (1909) ; les tarifs douaniers (1909) ; le rachat par l'Etat de la Compagnie des chemins de fer de l'Ouest (1909) ; la neutralité de l'enseignement dans les écoles publiques (1910), se situant toujours à l’extrême gauche.

Le 5 octobre 1906, dans Le Matin, il se fait étriller par un lecteur, Henri des Houx, dans une lettre intitulée La France aux Français, sous titrée Entre l'enclume et le marteau. Nos populations catholiques se trouvent justement dans la situation de l'objet placé entre l'enclume et le marteau. L'enclume, c'est la résistance des jésuites germano-romains aux vœux quasi unanimes des évêques et des fidèles de France. Le marteau, c'est le député Maurice Allard... les extrêmes se rencontrent..."

 

Les divisions nationales vont mettre à rude épreuve l’unité dans le Var. Clemenceau ministre de l’Intérieur, puis président du Conseil (1906-1909), "briseur de grèves" et pourfendeur du socialisme, se dresse contre le parti socialiste. Pourtant, le 14 mars 1906, Allard, Ferrero et Vigne, députés socialistes du Var s’abstiennent lors du vote de confiance au cabinet Sarrien dont Clemenceau est le ministre de l’Intérieur. Quelque temps après, le 14 octobre, ils refusent de participer à Draguignan, à un banquet offert à ce dernier et bien vite Allard va s'en prendre à lui.

 

Le 9 novembre 1906, il attaque encore Briand, ministre de l'Instruction publique et des cultes, sur la loi de séparation, qui rétorque, en lui rappelant que la loi est une loi d'apaisement, et prétendant que l’État laïque "n’est pas antireligieux mais areligieux"!

De dépit, Allard écrit dans Le Petit Var du 12 novembre 1906:

"Résumons-nous. En somme, le gouvernement, capitulant devant la papauté, accorde à l'Eglise un délai illégal d'une année. Tout est là! Nous allons, pendant une année encore, patauger dans le gâchis religieux, au grand détriment des réformes sociales qui auraient pu être entreprises... j'avais défendu, non seulement la thèse de séparation intégrale, mais aussi les droits des communes. Je sors battu et meurtri de la lutte; mais j'ai la conscience d'avoir fait mon devoir."

Alors que le pape condamne le principe même de la séparation, puis interdit la formation des associations cultuelles, que les prêtres refusent de remplir les formalités auxquelles la loi les soumet, dans un souci d'apaisement, le gouvernement de Clemenceau fait voter la loi du 2 janvier 1907, laissant les édifices nécessaires à l'exercice du culte à la disposition des fidèles et des curés, à défaut d'associations cultuelles, qui peuvent être remplacées par des associations formées en application de la loi de 1901.

Le 29 janvier 1907, lors de la discussion sur la liberté de réunion, un projet de loi supprime l'obligation de déclaration pour les réunions publiques. Allard monte à la tribune, l'air pensif, le front menaçant, les mains dans les poches "On a fait ainsi disparaître la déclaration utile pour les municipalités, mais gênante pour le clergé. Avec elle, disparaît la sanction de la suppression des allocations."

Il demande alors de faire une exception pour les réunions cultuelles: "La déclaration reste obligatoire et elle devra mentionner le nom du prêtre." Cet amendement n'est pas voté, Clemenceau et Jaurès s'y opposant. Allard vote tout de même la loi en dénonçant "Un autre inconvénient de la loi de 1907, c'est d'imposer aux communes les dépenses d'entretien des églises, bien qu'elles soient à la disposition du clergé, même s'il n'a pas de titre juridique…"

De nombreux événements, avril 1906 (grèves de mineurs), mars 1907 (révocation d'électriciens, postiers, instituteurs), mai-juin 1907 (vignerons Carnoules, répression Narbonne, Béziers), mai 1908 (carriers Draveil, Villeneuve St Georges), vont déchainer son anticlémencisme. Il signe avec tous les élus socialistes, une déclaration de rupture avec les radicaux.

 

Il s'investit dans ses activités d’élu autant que dans celles de journaliste, notamment au Petit Var et au Petit Sou.

Dans Le Petit Var du 24 juin 1907, il écrit: "Le sang

J'ai vu vendredi à la Chambre, des députés, ceux qui se disent radicaux, ricaner et plaisanter pendant que notre camarade Aldy racontait à la tribune les massacre de Narbonne... Ils ont applaudi le fusilleur Clemenceau. Ils lui ont donné une majorité de cent voix... Toute la responsabilité du crime remonte à Clemenceau... Il inonda de sang Narbonne, Montpellier, Béziers et Perpignan... des citoyens, des jeunes filles, des enfants sont tombés sous les balles du sénateur du Var.

Les bons citoyens du Var ne vont-ils pas comprendre que, par ses incohérences et ses fusils, Clemenceau est en train de tuer la République? Aux affamés il a donné du plomb... j'affirme que Clemenceau est actuellement le plus grand ennemi de la République. Si cet homme reste au pouvoir, c'en est fait d'elle, il la tuera en la faisant détester. Mais si la répression fut horrible, la majorité de la Chambre se montra non moins hideuse dans ses manifestations. Les ministres riaient à leur banc; les mameluks faisaient entendre leurs cris de joie. Clemenceau avait chauffé à blanc toute cette racaille. Il leur avait parlé de séparatisme; il avait insinué que le mouvement du Languedoc n'était qu'un effort réactionnaire contre la République... après la fusillade, la calomnie! Le Var, si républicain et si généreux restera-t-il indifférent devant ces horreurs? Ne va-t-il pas, par des protestations unanimes, envoyer le témoignage de son mépris à la face de celui qui est, aujourd'hui, indigne de le représenter.

En 1851, le Var républicain râla sous la botte de Napoléon III. On fusilla les républicains dans nos campagnes, le sang coula partout.

En 1907, c'est Clemenceau, un sénateur du Var, qui fusille les vignerons du Languedoc. Le crime est le même. Les vignerons du Var, les républicains du Var ne vont-ils pas faire entendre leur cri de réprobation?

Que partout dans nos communes, les républicains et les socialistes s'unissent pour faire entendre leur voix. Ils devront sous peine de déchéance, flétrir le fusilleur. Et dans la campagne qui va s'ouvrir pour les élections cantonales, dans toutes les réunions publiques, les citoyens doivent demander aux candidats ce qu'ils pensent des malfaiteurs qui sont au gouvernement. Il faut, à toutes ces réunions, que des ordres du jour de flétrissures et d'indignation soient lancés à la face de ceux qui ont renouvelé dans le Languedoc, les massacres de Bonaparte dans le Var et ceux de Constans à Fourmies. Assez de fusilleurs! Assez de sang!"

 

Le Petit Var poursuit sa campagne contre le ministre. Allard, sans répit, dénonce sa tyrannie, dans celui du 1er juin 1908:

"Le virus clémenciste a tellement empoisonné le parti radical qu'il a perdu la mémoire des faits d'hier... ils ne peuvent évidemment être eux-mêmes que des traitres..."

 

Et le 8 juin, après les grèves et leur répression: "Vengeance!

Le gouvernement de M. Clemenceau détient le record de l'assassinat. En deux ans, il a su se baigner quatre fois dans le sang ouvrier. Après les morts de Nantes, de Raon l'étape et de Narbonne, nous avons maintenant ceux de Draveil...

Citoyens du Var, voilà quatre fois en deux ans, que, sous le gouvernement de M. Clemenceau, des travailleurs sont assassinés par la gendarmerie ou l'armée nationales. Sous aucun ministère, même les plus rétrogrades, on ne vit tant de sang répandu.

Resterez-vous muets devant ces perpétuels attentats contre la classe ouvrière à laquelle vous appartenez. Vos cœurs généreux ne frémiront-ils pas de haine et d'indignation? Ne joindrez-vous pas votre cri de réprobation à ceux que pousse le prolétariat sur toute la surface de la France? Vous refuserez-vous à flétrir les assassins?

Sur la tombe de son fils, un enfant de 17 ans, la mère de Géobelina a demandé vengeance. Les dix mille travailleurs présents ont répondu: Vengeance! Ne répondrez-vous pas, vous aussi: Vengeance!

Dans six mois, les électeurs sénatoriaux peuvent abattre le dictateur sanglant. Sur l'urne seront dirigés les yeux du prolétariat tout entier. Qu'un immense mouvement d'opinion impose sa volonté, celle du peuple, au suffrage restreint. A bas les assassins!

Le 27 septembre 1908, l'anarchiste Victor Méric, fils et homonyme du sénateur radical-socialiste varois, est condamné pour "outrage à l’armée" après une plainte du gouvernement, pour un article et une caricature contre l'armée dans Les Hommes du jour, son journal. Or c'est son père qui était allé rechercher Clemenceau le 6 avril 1902, mais depuis, ils sont devenus ennemis politiques.

Au tribunal, cité comme témoin, Allard dit "l'article de Victor Méric n'est pas plus violent que bien d'autres qui n'ont pas été poursuivi... jamais on ne l'aurait poursuivi si l'on avait réussi à faire aboutir les négociations engagées pour réconcilier M. le sénateur Méric avec M. le président du Conseil dont il est l'adversaire politique dans le Var. Du reste, si M. Victor Méric avait besoin d'une excuse, il pourrait rappeler qu'il a débuté dans la politique socialiste militante sous les auspices de M. le garde des sceaux Briand, qui était son collaborateur à la Voix du Peuple. Quoi d'étonnant qu'il ait subi une influence comme celle de M. Briand!"

Allard écrit, dans Le Petit Var du 1er octobre 1908 : "Le Var républicain, le Var de 1851, restera-t-il muet devant de telles ignominies ? Les vieux ont-ils donc combattu l'Empire pour que Clemenceau chaussât les bottes de Napoléon III ? La République de Clemenceau est, d'ailleurs, au-dessous de l'Empire... Les temps sont troubles. Il est tout naturel que, quand les couards se taisent ou se cachent, les petits-fils de proscrits se dressent."

Le 15 octobre 1908, au congrès national socialiste de Toulouse, alors qu'on l'accuse de pactiser avec les radicaux dans le Var, il se justifie ainsi: "nous menons dans le Var, la lutte contre un malfaiteur public" c'est à dire Clemenceau!

Le 8 décembre 1908, reprenant un vœu de 1905 du congrès à Brignoles de la Libre-Pensée, dont il est devenu le vice-président (1908-1912), avec les autres députés varois, il vote contre la peine de mort à la Chambre (330 pour, 201 contre).

Les discussions à la Chambre sont parfois virulentes, le 13 mai 1909, Le Matin affiche "Séance de tumultes". A 3h30, on chante l'Internationale à la Chambre!

En plein grève des postiers réclamant le droit syndical pour les fonctionnaires, Clemenceau est sur la sellette et une échauffourée se produit dans l'hémicycle. Alors qu'un député socialiste est attaqué, Allard et les siens invectivent leurs voisins radicaux avec une grande violence. Dis-lui merde! Hurle Allard. Puis monte des rangs de l'extrême-gauche L'Internationale. Stupeur! Les députés de droite répondent par la chanson des chouans et ceux des gauches et du centre par La Marseillaise. Minute tragique, révolutionnaires et radicaux vont en venir aux mains. Clemenceau se retire, un député crie "Vive le Roi!", la séance est suspendue, le calme revient et la Chambre refuse le droit de grève aux fonctionnaires par 454 voix contre 69.

Dans L'Humanité du 17 juin 1909, Allard écrit que Clemenceau est "devenu papalin en même temps que ministre." Insulte que ce dernier avait utilisée contre Briand et Jaurès en 1905!! "Arrivé au pouvoir, ce fougueux adversaire de l'Eglise eut pour premier soin de reconnaître légalement l'existence de la « faction romaine » et de remettre, au clergé romain, par privilège spécial, la jouissance complète et éternelle d'immeubles qui appartiennent à: l'Etat, aux départements et aux communes." et que ses gesticulations contre le clergé, ne sont que:

"Comédie, pure comédie. Les poursuites ridicules dirigées contre le seigneur Andrieu, vierge et martyr, ne feront point oublier que des travailleurs ont été tués à Draveil et à Narbonne, que des fonctionnaires crèvent de faim sur le pavé où les a jetés M. Clemenceau et que des écrivains et des journalistes ont été gratifiés par le même Clemenceau, non pas de cathédrales ou de magnifiques immeubles, mais d'une cellule grillée à la Santé."

Le 25 juin 1909, Clemenceau, accusé de faire des notes de police sur les députés, donne à la Chambre "sa parole d'honneur qu'il n'a jamais fait faire d'enquêtes sur aucun membre du Parlement." Violemment, Allard le prend à partie "il est trop facile de dire que M Lépine, préfet de police, agit sans avoir reçu d'ordre du gouvernement... Une chambre républicaine ne peut tolérer des agissements semblables contre ses membres... Il est maintenant établi que fonctionne avec l'agrément de M le Président du Conseil, un régime de police qui vise les journalistes et les députés. - c'est faux! Clame Clemenceau, c'est absolument faux!" La confiance lui sera accordée par 332 voix contre 178.

En juillet 1909, après avoir déposé un contre-projet sur le statut des fonctionnaires, alors que la plupart des députés socialistes s’abstiennent dans le vote de confiance au cabinet Briand succédant à Clemenceau démissionnaire, Allard vote contre et se justifie dans L’Humanité du 29 juillet : "La société nouvelle ne sortira ni du Parlement ni de ses commissions. Le prolétariat ne peut compter que sur son effort personnel. En régime capitaliste, il ne peut voir qu’un ennemi dans tout gouvernement."

Un autre grand moment a lieu le 20 janvier 1910, à la Chambre, lorsqu'il interpelle l'école primaire laïque et la fustige après l'avoir si souvent défendue "Quel doit être le but de l'école primaire? Ce n'est pas d'entasser dans les petites cervelles des enfants qui vont à l'école un tas de choses creuses, de formules ou de clichés, d'appréciations qui viennent d'en haut sur tel ou tel fait historique, c'est de développer chez les enfants l'esprit critique, c'est d'éveiller leur curiosité; c'est de les mettre à même de penser pour eux-mêmes et de se faire une opinion personnelle qui ne soit pas ni celle de l'Église, ni celle des manitous de l'Université... Vous, messieurs les radicaux, qui prétendez avoir innové, changé quelque chose dans l'enseignement primaire, vous faites en somme un enseignement tout aussi mauvais, tout aussi détestable que l'enseignement confessionnel de catholiques." Il ose une proposition synthétique pour "son" école:

"Si l'instituteur était un peu psychologue, s'il avait des classes moins chargées, s'il avait la possibilité, dans des classes d'un nombre très restreint, de s'attacher à chaque enfant, vous obtiendriez de l'école laïque autre chose que les misérables résultats que vous avez obtenus."

"Vous donnez à ces enfants, dont beaucoup ont une vive intelligence, une instruction insuffisante, qui leur entr'ouvre à peine la porte de la haute culture et puis presque aussitôt vous les transportez dans l'enfer de l'usine auquel ils restent à jamais condamnés. Que se passe-t-il dans la cervelle de cet enfant, dont vous ne faites que de la chair à gagner de l'argent pour son patron?

S'il était un homme capable de réfléchir, il viendrait au socialisme. Mais c'est un enfant et alors vous en faites un apache!" Les bancs de la gauche bruissent!

Pourtant, en 1905, il s'adressait à lui ainsi "Personne ne détient la vérité. A toi, jeune homme, avec l'acquis de ton instruction, avec les données intellectuelles que tu pourras trouver dans les écoles publiques et dans tes études personnelles, à toi de te constituer ta philosophie personnelle et ta propre manière d'envisager le problème de l'infini." (Applaudissements à l’extrême gauche.) Il semble avoir perdu la foi!

Il déclare concernant les livres scolaires "que les auteurs de manuels laïques ont entièrement échoué dans leur entreprise, qu'ils sont tombés dans le ridicule et la niaiserie... "

Allard explique qu'il proteste contre le refus par la bourgeoisie d'une culture élevée pour le prolétariat. Il critique l'idée de monopole: "le monopole de l'enseignement dont j'étais jadis partisan, m'apparait comme de nature à donner à l'Etat bourgeois, une nouvelle arme contre le socialisme. L'école monopolisée par l'Etat aurait des dogmes capitalistes, elle les a déjà!... Or qui a l'enfant, a tout."

En terminant, il déclare que la preuve que l'Etat bourgeois tend de plus en plus à vouloir domestiquer les instituteurs, se trouve tout entière dans ce fait qu'il leur refuse la liberté syndicale, première condition pour créer des cerveaux libres.

Et le 25 janvier, à la Chambre, il invite: "le gouvernement à établir dans le prochain budget le principe de l'égalité de traitements entre instituteurs et institutrices de même classe."

Aux élections législatives des 24 avril-8 mai 1910, à la demande de la Fédération socialiste, Allard laisse son siège de Draguignan au secrétaire fédéral Gustave Fourment pour la 1ère circonscription de Toulon où le député socialiste sortant, Ferrero, ne se représente pas.

Il affronte le radical Jean-Baptiste Abel soutenu par Clemenceau. Dans sa campagne, Allard rappelle et condamne les excès répressifs de l'ancien président du Conseil.

En tête au premier tour, avec 4200 voix, il est battu au second, avec 6523 suffrages, par Abel qui en recueille 6645.

Acceptant le verdict de cette manière "Grâce à la pression sous-préfectorale, aux manœuvres les plus éhontées et à quelques trahisons intéressées, la réaction cléricale et capitaliste nous bat de cent vingt voix de majorité. Ce n'est pas une défaite. Nous avons combattu loyalement, au grand jour. Nos adversaires ne pourraient en dire autant.", il subodore la main de Clemenceau lui rendant la monnaie de la pièce.

Son périgée

Il sera intervenu plus de quarante fois au cours des trois législatures du Bloc des Gauches, sur la politique religieuse.

Il quitte le Var sur ces mots "je reprends ma place dans le rang, toujours prêt à combattre pour la Révolution sociale. Notre idéal socialiste est en voie de réalisation. Travaillons courageusement à hâter la fin de la vieille société de pourriture et de misère."

Victor Méric écrit dans La Barricade du 11 juin 1910 "le groupe "catastrophique" vient de mourir. Il a été tué aux dernières législatives. Il se composait de trois députés, le vieux Bénézech, notre ami Maurice Allard et Alexandre Blanc. On l'appelait "catastrophique" parce que il concevait l'évolution sociale et politique s'accomplissant par une série de catastrophes révolutionnaires et non - comme les jauressistes, par exemple - par une marche constante et lente en avant, sans heurts ni malheurs."

La carrière politique d’Allard, concomitante avec le Bloc des Gauches (de juin 1899 à janvier 1906) est finie. Il reprend alors celle de journaliste et devient un des leaders de L'Humanité de Jean Jaurès dont il avait été jusqu’ici un rédacteur occasionnel depuis le 6 avril 1906. Il va suivre toutes les questions (financières, sociales et politiques) posées au Parlement, jusqu'à la déclaration de guerre de 1914, soit une centaine d'articles.

Le 7 juillet 1910, dans L'Humanité, Allard s'invite dans l'affaire Rochette (1908-1914), banquier, escroc notoire, adepte de la technique de la pyramide, arrêté en mars 1908 et dont le procès vient de s'ouvrir, Titre de son article "Pourriture"

"Nous avons le devoir de porter le bistouri dans ce nouveau bubon de la République bourgeoise. Il faut que la pourriture en coule à pleins bords.

Nos élus, notre presse et nos militants ne doivent pas laisser perdre l'occasion qui s'offre à eux de montrer les hideux dessous de la société bourgeoise en action. Nous tenons d'un même coup policiers, magistrats et politiciens bourgeois. Ne les laissons pas s'échapper. Le peuple est las d'être volé, pressuré, meurtri et violenté par une bande de forbans."

Mettant en cause la Bourse (délit d'initiés), des politiques, la presse, la police et des magistrats, c'est un des plus grands scandales de la IIIe République, corruption imputée à "des Etats majors de finance et de politique" dira Jaurès, président de la commission d'enquête et que Le Succès, hebdomadaire de progrès et de probité sociale, conclura le 12 novembre ainsi:

"A quand donc le député qui osera crier en pleine Chambre : La finance, voilà l’ennemi!"

Toujours aussi vindicatif, alors que le président de la République, Fallières, refuse la grâce à Liabeuf, un "apache" ayant assassiné un "flic", Allard, écrit dans La Barricade du 9 juillet 1910: "Il fallait de la viande fraîche pour donner satisfaction aux exigences de Lépine et de l'abjecte police des mœurs."

Le 11 mai 1911, dans L'Humanité, il écrit au sujet de l'intervention militaire française au Maroc:

"La civilisation! ... Ces pratiques de brigandage à l'encontre des peuples faibles sont vantées dans les manuels de morale civique, sous le nom de "patriotisme". En sorte que, de nos jours le patriotisme peut se définir ainsi: mise en œuvre d'une série de canailleries diplomatiques et militaires dans le but de subordonner un peuple faible dit non civilisé à un peuple fort dit civilisé, de telle façon que les financiers, les tripoteurs et les politiciens du second puissent s'enrichir des dépouilles du premier..." et conclut "Civilisation, que de crimes on commet en ton nom! Les hommes ne savent encore que se vautrer dans la boue sanglante."

Il a aussi une tribune dans L'Attaque, journal indépendant, où le 7 avril 1913, dissonant, il avance "la paix assurée, nous l'aurons quand le peuple sera assez intelligent pour imposer à ses dirigeants un rapprochement avec l'Allemagne. Personne ne veut la guerre, l'Alsace-Lorraine - elle l'a prouvé - moins que personne... Du rapprochement découlera tout naturellement, pour l'Alsace-Lorraine, l'autonomie tant souhaitée."

Alors qu'il est, le 19 mai 1913, contre la loi des trois ans, augmentant la durée du service militaire de 2 à 3 ans en vue d'une guerre éventuelle contre l'Allemagne, au nom de l'égalité devant la conscription (pistonnés bourgeois contre prolétaires), le 12 janvier 1914, il prend une position ambigüe, concernant l'aptitude des Antillais "Il était évident, pour tout homme doué d'un peu de bon sens, que les jeunes noirs et créoles ne pourraient supporter, sous le climat de la France, les rigueurs de l'encasernement et du métier militaire."

Cette ambigüité, il l'avait déjà exposée le 7 août 1913, dans L'Humanité, contre le colonialisme "j'affirme à M. Bérenger que je me sens intellectuellement bien plus près d'un Allemand que des noirs primitifs et grotesques embauchés par M. Etienne pour rehausser le prestige de la revue du 14 juillet. Si Français qu'ils soient, je leur préfère mes voisins d'Allemagne.

Une ligne de Goethe ou de Schopenhauer me donne plus de satisfaction que les contorsions des soixante millions de Français qui font la joie de M. Bérenger."

Le 5 mai 1914, il demande une réforme électorale avec le scrutin de liste avec représentation proportionnelle et une révision de la Constitution: "1° Suppression du Sénat; 2° Modifications dans le rôle des ministres... réduits à des attributions administratives; 3° Institution du référendum législatif populaire." et à la veille de la Grande Guerre, à propos du budget et de l'impôt sur le revenu, il écrit dans L'Humanité, le 5 juillet:

"La tache de nos élus est donc, avant tout, de s'efforcer par tous les moyens possibles, de diminuer les dépenses militaires, coloniales et somptuaires de nos dirigeants bourgeois. Quant à l'impôt, le meilleur ne vaut rien. L'essentiel est qu'un pays ne pète pas plus haut que le derrière et ménage ses ressources. Tout est là. Lourd budget est synonyme de vie chère."

Et le 20 juillet: "la Chambre nouvelle siège depuis le 1er juin. Elle est en présence des plus grandes difficultés politiques, administratives et financières. Nos députés vont-ils, dès le 14 juillet, tout lâcher, bâcler le budget, mettre la clef sous la porte et se reposer avant d'avoir travaillé? Vont-ils, d'un cœur léger, discréditer une fois de plus le régime parlementaire en se discréditant eux-mêmes?" Ils lâcheront d'un cœur pesant... mais pour la guerre!

C'est à La Lanterne qu'il va s'investir à partir de 1917 jusqu'en juillet 1920 (plus de 250 articles). C'est là qu'il entame une violente polémique au sujet de la Révolution russe avec Brotteaux du Populaire de Paris pseudo du journaliste socialiste Paul Faure. Il condamne le traité de Brest-Litovsk, mettant fin aux combats sur le front de l'Est.

Anti bolchévik et antimarxiste, le 25 juin 1918, il écrit "j'appelle Jocrisses ceux des socialistes français qui ne sont pas encore édifiés sur le compte du bolchevisme et qui se laissent épater, tels des badauds devant une parade de foire, par les gestes, les phrases et les pantalonnades de Lénine, Trotski et cie."

Le 12 juillet "laissez-donc, Jean Longuet, les bolchevistes patauger dans leur ordure. Jamais dans l'histoire, on ne vit mouvement plus vil et plus honteux. C'est à faire vomir." Celui-ci, député socialiste de la Seine, lui répond dans Le Populaire du 14 juillet et l'injurie.

Les diatribes s'amplifient, le 27 aout "si le bolchevisme, comme certains le prétendent, est du socialisme, je me suis trompé toute ma vie, car ce n'est point à cela que je croyais aboutir. Si le socialisme doit sombrer dans le bolchevisme, c'est que l'humanité est encore en enfance, et c'est à désespérer de tous progrès et de toute civilisation. Peu m'importe l'étiquette sous laquelle s'exercent l'arbitraire, les violences et la tyrannie. Le socialisme est à mes yeux, autre chose. Faut-il conclure du bolchevisme que les hommes en sont indignes? Peut-être."

Brotteaux dénonce violemment ses "Sus au bolchevisme!", "Haro sur les bolcheviks", le traite de "enragé contre les bolcheviks", "Allard a maintenant l'âme d'un Galliffet", et Boris Souvarine écrit "Les chiens aboient". Cette controverse va durer jusqu'en janvier 1919!

Le 21 janvier 1919, Allard demande "mais quand sortirons-nous de l'enfance? Tout est là. Il me semble que pour hâter ce moment, c'est à la solution du grand problème de l'instruction générale qu'il faudrait avant tout s'attacher. L'instruction primaire telle qu'elle est comprise aujourd'hui est un leurre. Tout est à changer dans nos méthodes d'enseignement. Sans instruction générale il n'y a rien à espérer."

Et le 28 janvier, toujours dans La Lanterne "comment peut-on croire que les dictateurs Lénine et Trotski, qui ont déjà étranglé une constituante dans le seul but d'asseoir leur domination personnelle, consentiraient à disparaitre et à admettre de nouvelles élections générales? ...

Le bolchévisme lui-même, malgré ses grands mots et ses étiquettes fulgurantes, n'est qu'un parti de réaction. Fondé par la force brutale, en contradiction avec la volonté populaire, il ne peut se maintenir que par la force et en empruntant au tsarisme ses plus détestables méthodes de gouvernement. Il est doublement un parti de contre-révolution: d'abord en lui-même comme dictature militaire et forcément tyrannique et ennemie de toutes les libertés; et ensuite comme excitant, par son existence même, toutes les louches espérances des partis de réaction qui existent dans les autres régions de la Russie."

Sa deuxième passion, le journalisme, commence à le fatiguer, dans La Lanterne du 16 janvier 1920, il enrage:

"Le rôle de la presse n'est point de raconter par le menu les faits et gestes des politiciens plus ou moins dégourdis. Il est de guider l'opinion en lui exposant des idées et en les discutant devant elle. La presse manque de plus en plus à cette mission. Elle n'a plus d'idées; elle ne pose aucun problème et ne discute plus rien. Tous ses soins sont consacrés à suivre la vie parlementaire des politiques et à en faire part au public avec des louanges ou des critiques qui sont aussi ridicules les unes que les autres. Au lieu de s'honorer en traitant largement les grandes questions d'intérêt général et en agissant, non seulement sur l'opinion, mais sur les députés eux-mêmes, par l'examen consciencieux et savant de tous les problèmes qui surgissent de la situation actuelle, elle descend au rôle d'appareil cinématographique ou phonographique enregistrant des sarabandes et des bavardages sans le moindre intérêt."

Lui, Maurice Allard a collaboré aux journaux suivants : La Bataille - Le Républicain d’Indre-et-Loire - L'Union des Travailleurs - La Lanterne - L'Action (25 mars 1903) - Le Petit Var (26 octobre 1903) - Le Cri du Var - Le Petit Sou - L’Humanité (6 avril 1906) - La Barricade - La France de Bordeaux - L'Attaque, etc.

La Lanterne lui demande néanmoins un article le 4 mars 1926. Il se récuse et donne ce courrier, pas mal désabusé et quelque peu visionnaire:

"Je n'ai vu aucun journal critiquer sérieusement, du point de vue des petites gens, des épargnistes et des travailleurs non fonctionnaires, toutes les âneries fiscales et démagogiques du Cartel des gauches. Sous le fallacieux prétexte d'atteindre ces riches, tous ces gaillards ignorants et avides traquent et ruinent la masse moyenne de la Nation, celle qui travaille et ne fait pas la noce. Je connais des misères atroces chez des gens qui, après avoir travaillé toute leur vie, ne peuvent plus vivre d'un revenu modeste honorablement acquis.

Mais je m'arrête, je finirais par faire un article et j'en ai dix, vingt, trente dans la tête. Vieux, désillusionné, fatigué, infirme d'une balle dans les intestins reçue au service d'une République alors jeune, aujourd'hui tombée en mascarade dans les mains de professionnels de la politique, j'assiste à des évènements en simple spectateur, avec l'espérance qu'il se trouvera des jeunes pour remettre les choses en place, chasser les marchands du temple, et trouver des voies nouvelles. Mais il est bien probable que je ne verrai rien de tout cela."

Nous perdons sa trace alors. Nous savons qu'il habitait au 2, rue Antoine Roucher dans le 16e arrondissement de Paris, jusqu'en 1939.

 

Lorsqu’il meurt, le 27 novembre 1942, - nous ignorons son lieu de décès - il est l’un des derniers grands acteurs de cette mutation politique de la France et il ne voit pas Pétain revenir sur la loi de 1905, en s’appuyant sur l’Église catholique pour asseoir son autorité sur le pays et vice-versa.

Lui, l'ome que marcho dre, le pur entre les purs et le rouge entre les plus rouges a vu deux de ses héritiers prendre des positions opposées le 10 juillet 1940. Son "lieutenant", qualifié ainsi par le préfet du Var en 1907, Joseph Collomp député SFIO de Draguignan vote contre les pleins pouvoirs à Pétain et son successeur de 1910, Fourment, sénateur varois du Parti Socialiste de France, vote pour!

Ce polémiste intransigeant, anticlérical furibond, athée invétéré, caricaturé en bouffeur de curé, a suscité les hommages de ses nombreux adversaires déclarés, des cléricaux aux radicaux, de l’extrême droite au centre gauche.

Point de mire de toutes les haines cléricales et capitalistes, il a été reconnu pour son honnêteté1, sa sincérité, sa droiture, son courage et la rectitude de sa vie politique.

Son ressort n’était pas de l’ordre du pouvoir mais de celui de l’idéal. Il est de ces imprudents qui, devant l’évènement, ses défis et ses paris, choisissent d’inventer le chemin inconnu que leur dicte leur conscience plutôt que d’arpenter les routes trop fréquentées des calculs, des renoncements et des carrières.

Une des plus claires intelligences, non esclave d'un dogme, prêt à admettre toutes les opinions et à accepter toutes les discussions, pourvu quelles soient sincères, indigné et révolté par le spectacle de la lâcheté parlementaire et journalistique, tel était le citoyen Maurice Allard.

Son histoire est de celles qui, par leur modeste grandeur, sauvent l’espérance pour demain. C'était un esprit libre!

Maurice Mistre

lundi 7 janvier 2013

 
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