Laïcité: Sarkozy franchit la ligne rouge

Publié le par Comité 1905 Draguignan


Loin d'atténuer les déclarations du « Discours de Latran », le discours tenu le 14 janvier par le Président de la République à Ryad les renforce.
Aucun Président n'avait osé une telle célébration des religions. Aucun n'avait osé prononcer le nom de « Dieu » autrement que comme un nom commun, un concept ou dans des expressions courantes : cette fois il a été, à plusieurs reprises, assumé comme une entité à laquelle il faut croire. Une ligne rouge est franchie.


Confusion entre tolérance et laïcité
« Voilà bien une indignation partisane inspirée par l'intolérance laïque », ne manqueront pas de dire les inconditionnels du sarkozysme. C'est qu'ils répandent une idée fausse, selon laquelle la laïcité serait un dispositif antireligieux faisant obstacle à la tolérance. C'est qu'ils confondent laïcité et tolérance.
Le principe de laïcité touche l'autorité publique, ce qui relève de l'Etat et de ses institutions, du droit et de sa production. Ce principe est minimaliste : il dit que le lien religieux n’est pas nécessaire au lien politique qui fonde la cité ; en conséquence il impose un devoir d'abstention à la puissance publique en matière de croyances et d'incroyances. Cette abstention fonde, partout ailleurs dans la société civile, la liberté des opinions, des croyances et des incroyances dans le cadre du droit commun. Par son silence, le principe de laïcité libère l'espace civil où règne le principe de tolérance. La laïcité ne s'oppose aux religions que lorsque celles-ci prétendent faire la loi. Pour la même raison, elle ne peut tolérer aucune religion civile : la loi ne peut pas être un dogme.

S’appuyer sur le rejet du laïcisme pour accréditer le communautarisme
Présenter la laïcité comme une machine antireligieuse, c'est la confondre avec le laïcisme qui veut soumettre la société civile au principe d'abstention propre à la sphère publique. Le raisonnement sarkozien s’autorise alors de cette confusion pour réclamer à l’inverse une laïcité « positive », qui mettrait la puissance publique au même régime de tolérance que la société civile. Cela revient à briser le modèle politique qui en France conditionne une grande partie de la liberté d'opinion ; c’est promouvoir les religions ès qualités au statut d’interlocuteurs politiques, c’est ouvrir la voie au communautarisme, c’est accepter qu'une doctrine officielle se répande au sujet de la croyance.
Il y a là un projet qui tend à l'alignement de la France sur un modèle dont on oublie trop souvent les lacunes.

La réussite laïque
Car il y a trois choses que le régime de laïcité réussit seul à faire, et qui échappent au modèle de tolérance tous azimuts sur lequel semble lorgner le Président de la République.
1° Le régime laïque rend impossible toute officialisation du religieux (ou de l’athéisme) ; les religions sont protégées contre l’Etat et réciproquement. En outre, il y a égalité morale entre les croyants, et aussi entre les croyants et les incroyants.
2° Le régime de laïcité est incompatible avec le communautarisme. Les communautés (religieuses ou autres) peuvent s'organiser librement, elles jouissent d'un statut juridique et ont toute liberté d’expression, mais elles ne peuvent pas prétendre à la reconnaissance politique, réservée aux citoyens et à leurs représentants élus.
3° La laïcité ouvre un espace civique et critique commun. Elle demande à chacun, d'abord à l'école puis comme citoyen, de faire un pas au-delà de son origine, de faire un effort pour ne pas se réduire à une appartenance préalable à laquelle personne n'est tenu de renoncer.

Un gourou indiscret
Comme individu, N. Sarkozy jouit de la tolérance qui s'applique à la société civile. Mais le Président s’exprimant en tant que tel n'a pas la même liberté.
En célébrant l'esprit religieux, en déclarant que « Dieu est dans le cœur de chaque homme », que l'espérance est indissociable de la croyance, en réduisant les religions au désir de transcendance, le Président commet une effraction dans un domaine qui devrait rester inviolable. Tel un gourou, il prétend délivrer une vérité sur la conscience de chacun, et blesse en cela autant les croyants que les incroyants. Nous n'avons que faire d’une profession de foi indiscrète : qu'il nous laisse prendre nous-mêmes soin de notre âme et qu’il s’attache plutôt à rendre l’espoir aux Français, ici et maintenant. Il n'est pas toujours mauvais, lorsqu'on vous montre la Lune, de regarder le doigt.
article publié par Marianne en ligne le 19 janvier 08
En ligne le 27 janvier 2008

© Marianne et Catherine Kintzler, janvier 2008
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