Protectionnisme, préférence nationale, xénophobie, racisme : confusion et dangers

Publié le par Comité 1905 Draguignan

lundi 9 février 2009, par Roger Heurtebise


La crise économique ramène dans l’actualité deux tentations : le protectionnisme, et la préférence nationale dans l’embauche. Un reportage au journal télévisé du 3 février sur France 2 en donne trois exemples (1). Mais comme souvent, c’est très court donc très réducteur, ce qui hélas favorise les amalgames et masque les vrais dangers.

On évoque tout d’abord une manifestation et une grève au Royaume-Uni, contre l’embauche de travailleurs étrangers. Il s’agit de l’affaire de l’installation d’une raffinerie Total. Mais le reportage ne précise pas le contexte de cette contestation . Le pétrolier amène sur le chantier des intérimaires italiens et portugais, déjà expérimentés selon lui. Les travailleurs britanniques disent que Total aurait promis d’embaucher des locaux.

Le reportage minimise l’événement. Contrairement à ce qui est y dit, il n’y a pas que des drapeaux nationaux dans ce type de manifestations : dans les médias anglais, on y voit des pancartes disant « Les emplois britanniques pour les travailleurs britanniques » ou « Droit au travail : les travailleurs UK d’abord ». Le reportage sous-estime également l’événement en parlant d’une seule manifestation devant la raffinerie, alors qu’il y a eu plusieurs défilés de soutien dans tout le pays, rassemblant des milliers de personnes pendant plusieurs jours (2). France 2 parle de « réaction xénophobe », et nous reviendrons sur ce raccourci.

 

Le reportage passe ensuite aux Etats-Unis, en montrant un clip « Achetez américain ». On y parle d’une clause controversée du plan de relance américain, qui ne porte que sur l’achat d’acier et de fer. On montre un député canadien qui demande de « protéger les emplois canadiens du protectionnalisme (sic !) américain », ce qui est plutôt cocasse, puisque c’est le protectionnisme qui est censé protéger les emplois nationaux. Un économiste demande ensuite qu’on ouvre le débat à l’échelon européen pour un protectionnisme limité, tandis qu’un autre y est opposé. Et enfin, on évoque la campagne du gouvernement espagnol pour inciter la population à acheter du « made in Spain ».

Il y a dans ce court reportage deux amalgames.

Le premier, c’est entre le protectionnisme et la préférence nationale à l’embauche. Le protectionnisme consiste à protéger les entreprises nationales (et donc leurs travailleurs, même étrangers) de la concurrence internationale par des barrières douanières ou législatives (comme dans le plan américain), ou par des campagnes auprès des acheteurs (comme en Espagne). Le protectionnisme s’oppose au libre-échange. La préférence nationale à l’embauche est d’une autre nature.

Le second amalgame consiste à traiter de « xénophobes » les manifestants britanniques réclamant la préférence nationale. La xénophobie, c’est étymologiquement la peur de l’étranger, et par extension l’hostilité envers les étrangers. Mais ce terme regroupe deux types d’hostilité. On peut être hostile à tout étranger vu comme une menace, qu’il réside à l’étranger ou immigré, ou être seulement hostile à la présence d’étrangers sur son territoire. Dans ce dernier cas, la xénophobie est souvent citée dans les débats sur l’immigration, alors que des personnes peuvent être opposées à une politique d’immigration trop laxiste qui empêche une intégration en douceur, sans rejeter toute présence d’étrangers.

Enfin, le xénophobe est souvent assimilé au raciste. Le racisme, c’est à l’origine les théories qui hiérarchisent les individus selon leurs races. Par extension, c’est l’hostilité envers des groupes de personnes déterminées par leurs origines ou leurs ethnies. Le glissement de la « préférence nationale » au racisme n’est donc pas systématique. Un patron raciste peut par exemple considérer certains étrangers comme des gens inférieurs, et justement les exploiter à ce titre en faisant « suer le burnous ». Inversement, un ouvrier peut penser protéger son emploi par la « préférence nationale » parce qu’il pense que tel ou tel type de travailleurs étrangers est mieux qualifié que lui, ou accepte des conditions de salaires nettement moins élevées que lui. Cela n’a rien de raciste.

Mais la ligne jaune n’est pas facile à déterminer, comme le montre un article du Monde sur la montée du « sentiment antipolonais en Irlande » (3). L’auteur semble dire qu’il ne s’agit pas d’un sentiment à proprement parler xénophobe ou raciste : « Les centaines de milliers d’immigrés polonais, qui avaient profité de l’entrée de la Pologne dans l’Union européenne (UE), en 2004, pour s’installer dans cet Eldorado du plein-emploi, y avaient été accueillis à bras ouverts. L’époque était à l’optimisme et ils avaient tout pour plaire aux Irlandais : catholiques, blonds, amateurs de foot, travailleurs qualifiés, volontiers disposés à troquer la vodka contre le whisky ou la Guinness. »

L’auteur précise même que ce « sentiment antipolonais » dû au développement du chômage en Irlande n’a donné lieu à « aucun acte d’hostilité ostentatoire à l’égard des Polonais ». Et cependant, il cite une insulte « You fucking Polish ! » lancée à un Polonais par un collègue irlandais licencié d’une entreprise de transport. Cette insulte n’est peut-être pas de même nature que le « Go back to Poland ! » (« Retournez en Pologne !) entendu par un autre travailleur polonais, mais la frontière est mince.

Contrairement à d’autres sujets concernant la présence étrangère dans nos pays, où des idéologues brandissent la réduction fallacieuse à des sentiments xénophobes, il me semble que dans cette affaire de « préférence nationale », le risque de dérives dangereuses est ailleurs, et bien plus réel.

Quand par exemple on tente de faire passer toute critique de l’islam pour du racisme en utilisant le vocable d’« islamophobie », il est aisé de démontrer que cette critique vise non pas les musulmans (ou les gens supposés musulmans), mais leur religion. Tout comme on peut critiquer une opinion politique, un comportement, ou des prises de position. Ce n’est donc pas la personne en tant que telle qui est mise en cause.

Dans la « préférence nationale », on pourrait dire que là aussi, on n’en veut pas aux travailleurs étrangers mais à une politique d’importation massive de ceux-ci. L’ouvrier immigré ne serait donc pas visé, et d’ailleurs on ne lui reproche pas son comportement.

Mais il y a une différence fondamentale : en temps de crise, c’est une véritable « concurrence » entre travailleurs nationaux et travailleurs étrangers qui peut s’installer dans les esprits, d’autant plus que le patronat a joué de cette concurrence pour faire baisser les salaires et les conditions de travail. Comme le montre l’article du Monde, pour certains Irlandais qui craignent d’être licenciés, c’est en quelque sorte « eux ou nous ». On ne reproche pas aux Polonais leur conduite, ni même leur présence en tant que personne, mais en tant que rivaux sur le marché du travail. Le travailleur national n’est pas habité par la xénophobie et le racisme, mais par la peur de la misère pour lui et pour les siens.

Le plus grand danger est donc qu’une sorte de « struggle for life », de lutte pour la survie, de loi de la jungle s’installe entre les ouvriers. Et c’est alors que les vrais racistes pourront exploiter la situation.

La stigmatisation des manifestants britanniques contre Total comme des xénophobes, ou plus généralement de tout salarié enclin à la préférence nationale comme raciste, n’en est que plus contre-productive. Tout comme l’immigration ou l’islam, c’est en voulant éviter le débat public qu’on favorise des règlements privés et individuels des problèmes, et donc les risques de débordements violents ou illégaux. Et c’est laisser le terrain à l’extrême-droite qui n’aura aucune peine à démonter ces amalgames, et à profiter de l’absence de contradiction cohérente pour exposer ses thèses simplistes et ses propres raccourcis.

Roger Heurtebise

(1) http://www.youtube.com/watch ?v=PQc7Sv0vHUI

(2) http://news.bbc.co.uk/2/hi/business/7860820.stm et http://news.bbc.co.uk/2/hi/uk_news/7860992.stm

(3) http://www.lemonde.fr/europe/article/2009/02/02/la-montee-du-chomage-fait-emerger-un-sentiment-antipolonais-en-irlande_1149576_3214.html

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