Sarkozy et Benoît XVI : du retour de la religion comme nouvelle barbarie

Publié le par Comité 1905 Draguignan

mardi 16 septembre 2008, par Guylain Chevrier


La visite du Pape en France a été l’occasion pour Nicolas Sarkozy de jouer un nouvel épisode de l’intrusion du religieux dans le politique et dans quels termes ! Les discours du Président français et du souverain pontife se répondaient si bien qu’on aurait pu croire qu’ils furent écrits en commun.

Leurs discours étaient axés sur une question essentielle, le rôle que devraient jouer les Eglises dans l’arène publique par l’initiation d’une nouvelle laïcité faisant « toute leur place aux religions ». Les médias insistaient sur la réussite de sa venue, sur la mobilisation des chrétiens après un tapage vis-à-vis duquel ils n’étaient bien sûr pour rien, sans compter avec la machine présidentielle et l’UMP, la jeunesse dorée occupant largement le pavé à bien connaitre son camp.

Quant à l’admiration qui se dégage de l’idée propagée par eux que le Pape aurait su désamorcer les critiques, il ne doit cette image qu’au fait que nulle part, pendant la visite papale, les laïques n’ont pu réellement s’exprimer en dehors de quelques peoples bon teint.

En contrepoint de cette mobilisation de moyens incroyables des médias en faveur de l’événement, alors que seulement 5 à 8% « des catholiques » (selon les sources) sont encore pratiquant, 62 % des Français considéraient, selon une enquête de « Metro », que la venue du Pape en France ne concernait que les catholiques…

Derrière tout ce vacarme, pour ne pas dire cette propagande, il s’agissait d’une opération idéologique d’envergure, visant à justifier la référence au christianisme comme dominante identitaire des Français contre la laïcité, au nom du phantasme d’assumer nos racines. Malgré les grandes déclarations rejetant l’idée que l’on veuille ici opérer un retour de « la religion comme opium du peuple », tout indique que c’est ce rôle que l’on entend bien lui attribuer, en jouant de l’obligation pour le citoyen de choisir une religion pour compter dans la société.

Laïcité ouverte ou positive, rien que du catéchisme et de l’orthodoxie

Chacun en appelait à une laïcité ouverte ou positive, sous l’incantation de Nicolas Sarkozy d’assumer ces fameuses « racines chrétiennes ». Et pour en définir l’importance, de nous expliquer du côté du Pape le « rôle civilisateur joué en France par l’Eglise », passant sous silence son rôle millénaire d’autel au service du trône pour asservir, pour soumettre, en abêtissant et en justifiant les pires violences contre le peuple qui dut, pour s’en libérer, faire plusieurs révolutions.

N’hésitant pas à pratiquer le contresens historique, il devait déclarer que ce serait « la culture monastique qui aurait modelé la culture occidentale ». Une culture monastique qui relève de la métaphysique qui enferme, arrête la pensée dans ses syllogismes, est nécessairement la référence de ce Pape qui incarne à lui seul tout le conservatisme intemporel de l’Eglise.

Plus, il exprimait qu’une culture sans dieu « serait une capitulation de la raison », cette raison qui a eu à imposer contre l’Eglise catholique et le cléricalisme, contre cette fameuse culture monastique intangible, les libertés individuelles, la démocratie, mais aussi le droit à une vie privée en dehors du regard de l’Eglise, du curé, ainsi que la science en lieu et place de l’ignorance qu’entretient la superstition, la médecine remplaçant la l’exorcisme… Lors de la présentation par les médias de la messe du Pape à Lourdes à l’occasion du 150e anniversaire des apparitions supposées à la présumée vierge Bernadette Soubirous, il n’y eut aucun conditionnel, le miracle était pour les journalistes vérité révélée. On ne peut que s’inquiéter de savoir sous quel règne de l’obscurantisme ou de l’infantilisme nous sommes !

Ce sont, la philosophie des Lumières et la Révolution française qui ont accouché des lois rationnelles de la Nature, qui ont fait apparaître la Science comme facteur du progrès de la civilisation toute entière, indissociable d’un nouvel ordre politique dont la connaissance est censée guider l’action.

Ainsi, la Science est alors la dimension culturelle nécessaire à une modernisation de la société qui se tourne vers la responsabilité de l’homme qui prend sa destinée en main, à travers la revendication de l’égalité jusqu’à en faire une révolution contre la religion précisément, qui avait jusque-là toujours servi à condamner l’idée de progrès au service d’un pouvoir monarchique de droit divin écrasant le peuple et niant ses besoins.

Quelles vieilles lanternes agite-t-on ici devant notre nez en nous prenant pour les brebis égarées devant rejoindre le bon vieux troupeaux de la légende… Ce tour de passe-passe verbal cache mal, en réalité, la volonté d’imposer le dogme religieux contre la science qui ne cesse de faire reculer les illusions sur lesquelles il repose. Encore, il avançait que, « la recherche de Dieu et la disponibilité à L’écouter, demeure aujourd’hui encore le fondement de toute culture véritable », affirmant ainsi sa religion comme philosophie officielle, comme pensée unique, à la façon de ce marxisme stalinien dont elle prétend avoir libéré les peuples de l’Est pour mieux les mettre en fait sous sa coupe, derrière la revendication de la liberté religieuse élevée au-dessus de toutes.

La religion, une vérité révélée toujours tournée contre le progrès et le citoyen

Un discours renvoyant ceux qui ne croient pas aux marges, au mépris, parce que ne disposant pas aujourd’hui heureusement, des moyens de faire mieux contre eux. Le Pape surenchérissait encore, soulignant « la fonction irremplaçable de la religion pour la formation des consciences et de la contribution qu’elle peut apporter (…) à la création d’un consensus éthique fondamental dans la société » : sans doute en continuant d’encourager, à laisser « crever » des millions d’Africains du sida à interdire le préservatif, à rejeter le droit des femmes à l’avortement avec le divorce, à refuser le droit à la contraception qui disproportionne les problèmes de la faim en livrant des millions d’enfants dans les pays pauvres à une mort certaine et leurs familles au malheur…

Si on laissait au Pape et à Monsieur Sarkozy la liberté de ce consensus éthique, ce serait un ramassis d’arriérismes, d’oppression et d’ignorance. Il y a moins de savoir réel dans tous les livres des grandes religions que dans un livre d’histoire géographie ou de science d’école primaire, ça, c’est une vérité vérifiable. En fait d’intellectuel, le Pape nous a servi un discours de foi qui n’a rien de la science, et l’exégète s’il peut parfois être un savant dans son domaine n’est nullement un homme de science, car la science se livre à la confrontation par l’expérimentation dans le réel et ne se contente pas de confronter entre eux des textes inspirés par des visions ou des intuitions, fussent-elles divines, sans jamais rien en vérifier.

Le Président s’est encore illustré en prétendant que « ce serait pure folie de (se) priver (des religions, ndlr) tout simplement une faute contre la culture et contre la pensée ». Comme si la culture avait besoin de la religion pour créer, au contraire, elle a toujours été réprimée par cette dernière dès qu’elle ouvrait des voies nouvelles, par combien de procès encore actuels, et a dû s’en émanciper par la force pour pouvoir s’exprimer.

La capitulation de la raison, la négation de la culture, ce serait de remettre les clés de la science et du savoir positif, de l’imaginaire et de la création entre les mains d’hommes de dieu, car ce serait signer leur arrêt de mort. Benoît XVI et son Pygmalion de Président sont en filiation avec la dénonciation que Victor Hugo faisait du cléricalisme, défendant l’école laïque contre la loi Falloux qui ouvre alors la voie à l’école privée et au contrôle de l’enseignement par les curées, devant l’Assemblée un 15 janvier 1850 : « Et tout ce qui a été écrit, trouvé, rêvé, déduit, illuminé, imaginé, inventé par les génies, le trésor de la civilisation (…) vous le rejeter. Si le cerveau de l’humanité était devant vos yeux, à votre discrétion, ouvert comme la page d’un livre, vous y feriez des ratures… »

Ce que fait le Président de la République française en s’exhibant par un soutien inconditionnel à ce discours religieux au lieu de maintenir la réserve que lui impose sa fonction et le mandat que lui ont confié les Français à cet endroit, c’est diminuer notre pays, c’est le rabaisser, c’est insulter la démocratie qui l’a fait élire, c’est mépriser nos lois et les citoyens.

Une propagande qui appuie un projet politique du retour de la fonction sociale de l’Eglise

Toute cette mise en scène est conforme à ce que Monsieur Sarkozy a déjà concocté, la venue du Pape n’étant dans ses plans qu’un moment dans une volonté politique qui vise à détruire la laïcité sous couvert de l’ouvrir ou de la rendre positive.

Dans cette façon de se faire pour le Président de la République le jumeau d’un Pape, il y a l’objectivation de la volonté de rompre avec la séparation des Eglises et de l’Etat dans le droit fil de la Commission dite Machelon, qu’il a initié, et qui dans ses attendus propose d’élargir le champ des compétences des associations cultuelles à des actions sociales et culturelles jusque-là interdites.

On voit immédiatement comment l’orthodoxie religieuse et son conservatisme pourraient demain peser sur la morale collective, sur les décisions politiques elles-mêmes, contre les droits et libertés des individus. Ce serait très concrètement remettre en cause l’exercice de la liberté de conscience, qui est indissociable de la liberté de pensée, elle-même indissociable de la démocratie. On voit tout ce que met à mal un tel Président de la République.

En redonnant du pouvoir aux religions sur notre société par une évolution de la loi et cette campagne idéologique qui s’apparente à de la propagande, il s’agit d’une attaque menée contre la souveraineté du peuple, contre la liberté de la nation, contre la république elle-même et ses valeurs qui se sont édifiées sur fond de laïcité, portant l’intérêt général au-dessus des religions qui divisent les citoyens en les détournant du bien commun et du souci de la chose public.

On veut nous faire croire que les choses auraient évolué et qu’aujourd’hui on pourrait se passer d’une loi qui impose la séparation des Eglises et de l’Etat, alors qu’à la simple écoute de ces discours, on perçoit bien en fond d’écho les velléités qui pointent quant à l’irrépressible désir consubstantiel de l’Eglise de réencadrer notre société, avec ses certitudes inébranlables qui dissimulent un potentiel de violence qu’on serait fou de sous-estimer, en oubliant naïvement le passé.

L’islam, une religion agressive contre la modernité au service de la laïcité positive

En rappelant son choix pour une laïcité positive, il redit sa volonté « de tout faire pour que nos compatriotes musulmans puissent vivre leur religion à égalité avec toutes les autres » Ce rappel n’est pas anodin, car il n’a cessé depuis qu’il fut Ministre de l’intérieur de favoriser l’expression de l’islam, par des largesses et des signes systématiques de bonne volonté au nom d’une équité entre les religions dont l’Etat devrait être le garant.

N’imaginant pas d’hommes sans religion, selon la philosophie qui est la sienne en reflet de la pensée papale, il a agit en considérant que ceux d’origine de pays musulmans devaient être remis à l’influence des imams en créant le CFCM (Conseil Français du Culte Musulman élu par un vote se déroulant au sein même des mosquées !), « Acte 1 » du réencadrement de la société par les religions.

Tout est fait pour que l’islam serve de prétexte à une inflexion de la laïcité pour préparer en grand le retour des religions dans l’espace public. Le voile et la burqa ne cessent de se développer en accaparant l’espace commun de la rue, en le privatisant, derrière une visibilité outrancière qui pose les jalons d’une expression publique tous azimuts des religions dans l’espace publique où elles se feront concurrence, sous couvert de liberté religieuse avec pour but, en réalité, de nous imposer notre façon de penser, de nous conduire, de vivre en société.

On relèvera au passage que le droit communautaire qui s’installe dans ce contexte dans trop de quartiers, subrepticement, avec la complicité silencieuse de nos responsables, gouvernement et élus locaux, laisse de plus en plus de femmes seules face au mariage forcé et au regain de la polygamie, des femmes qui peuvent être touchées par les violences conjugales en dehors de tout secours, derrière le respect de la différence qui vaut différence des droits, puisqu’on autorise même à ce qu’une femme totalement voilée puisse aller chercher à l’école son enfant sans montrer son visage, pourvu quelle porte un signe extérieur distinctif sur son costume (sic !).

Une religion qui met, au point que l’on sait, les femmes sous la domination masculine, des femmes dont l’image peut même être volée sous celle-ci ce qui est déjà un crime, crée toutes les conditions des abus trop fréquents du machisme ordinaire pour nous ramener de fait, plusieurs siècles en arrière sur la terre des droits de l’homme. Un grand bravo à Monsieur Sarkozy pour participer de haute main à cette négation des droits les plus élémentaires.

De l’islam à l’Eglise catholique, un grand retour de la religion comme opium du peuple

L’islam, ne nous y trompons pas ici, est instrumentalisé, et le sort de ces femmes y passe pour perte et profit de choix politiques prioritaires. Il sert de cheval de Troie à une volonté de justifier l’avènement d’un nouveau cadre de droits favorable et une affluence de nouveaux moyens procurés par la puissance publique, au catholicisme, pour qu’il puisse par cette nouvelle situation imposer matériellement aux consciences ce qu’il ne peut en obtenir par la croyance, qui ne cesse de décroître en France et en Europe.

Il est question, à n’en pas douter, de réactiver cet ancien rôle de contrôle social de l’Eglise au service du pouvoir politique. Le but de cette démarche trouve à se définir dans les discours obscurantistes de ceux qui voient, de tout temps, dans la religion qui présente la vie ici-bas et ses injustices comme une épreuve envoyée par dieu aux plus humbles qui auraient la première place dans le royaume des cieux mais après la mort, un moyen de gouverner sous le règne des inégalités dont ils tirent leur statut de privilèges.

La pensée de Monsieur Thiers, le bourreau de la Commune et ennemi mortel de la République, en fait un portrait que ne renierait pas le couple qui organisait sa parade ce week-end : « M.Thiers, dans le sein de la Commission sur l’Instruction primaire de 1849 disait « Je veux rendre toute-puissante l’influence du clergé, parce que je compte sur lui pour propager cette bonne philosophie qui apprend à l’homme qu’il est ici-bas pour souffrir et non cette autre philosophie qui dit au contraire à l’homme : « Jouis » M.Thiers formulait la morale de la classe bourgeoise dont il incarna l’égoïsme féroce et l’intelligence étroite » (Extrait de l’avant-propos du livre « Le droit à la paresse », de Paul Lafargue.)

La laïcité positive : soumettre les citoyens à l’obligation du choix d’une religion

L’usage ici fait de l’islam pousse à une liquidation de la laïcité qui sert à faire progresser le projet politique d’une mise en concurrence des religions ayant réinvesties l’espace publique en le monopolisant, où il ne restera plus comme choix que de faire celui d’une religion, entre christianisme, judaïsme ou islam.

Si Monsieur Sarkozy dit militer pour l’équité de traitement des religions, il ne cesse de répéter que la France à des racines chrétiennes qu’elle doit assumer, y compris l’Europe, et que c’est là que repose notre vertu, notre sens, et on ne voit alors plus bien comment la liberté des autres religions, dont l’islam, cadre avec ces assertions et cet appel à se reconnaître dans une religion présentée comme majoritaire, finalement comme la meilleure. On pourrait se croire, si on ne se frottait les yeux, en voie de retour sous l’ère de Justinien († 565) où seuls les baptisés jouissaient des droits de citoyen, et les coupables d’hérésie étaient exclus des fonctions publiques.

Ce dont il s’agit, c’est en fait de se servir de l’islam pour mieux justifier d’imposer un retour de l’Eglise catholique dans les affaires de la cité et dans un contexte de concurrence entre les religions d’amener malgré eux, les Français à choisir un camp. Et plus l’islam aura fait preuve d’excès comme on l’y encourage par le laxisme actuel, et plus il sera l’objet alors de tous les rejets, avec une extrême-droite qui ne dort que d’un œil face à ces apprentis sorciers qui veulent en finir avec la laïcité.

Monsieur Sarkozy met ici en œuvre une nouvelle psychologie de la soumission, en tant qu’elle est obtenue non par la contrainte mais par des choix qui paraissent libres en s’imposant indirectement d’eux-mêmes par le fait de se réduire, en ramenant la laïcité à un choix entre des religions tout en martelant la prégnance de nos supposées racines chrétiennes. C’est la nouvelle idéologie totalitaire, celle de la grande bourgeoisie affairiste et conservatrice, qui ne jure que par l’Occident chrétien, à l’image d’un Georges Bush et de ses guerres préventives en terre d’islam.

Une nouvelle mission historique de la religion au service de l’ordre injuste : un retour de la barbarie

De la France à l’Europe mais aussi aux Etats-Unis, il est question de redonner à la religion chrétienne une place dominante dans un monde où elle doit jouer le rôle d’opium des peuples, dans ce lien indéfectible entre religion et capitalisme auquel elle donne sa bonne conscience en même temps qu’elle en autorise les excès.

Il s’agit ici d’une véritable entreprise idéologique dans le cadre de la mise en œuvre d’une action de psychologie collective visant, par la livraison de l’espace public aux religions, à garantir la pérennité d’un système injuste. Seule la laïcité qui porte au-dessus des religions le bien commun, l’intérêt général, leur permet de vivre ensemble en bonne intelligence parce que leur interdisant l’accès au politique et les protégeant par là-même, de l’hégémonie d’une sur les autres.

Suivre Monsieur Sarkozy et Benoît XVI dans la voie des affirmations religieuses identitaires, ce serait s’engager vers le retour des guerres de religions, la fin de la liberté de conscience et de la démocratie, vers une nouvelle barbarie. En fait de racines chrétiennes, notre société tient son essence des apports sans commune mesure de la cité grecque à l’histoire, de l’invention du politique à la démocratie, de la nation comme terre commune des citoyens sous le siècle de Périclès à la justice collective en lieu et place de la justice arbitraire d’un seul. Voilà ce qui est à la source de l’identité européenne.

La laïcité a ouvert un chemin nouveau aux hommes, dans l’histoire de leur émancipation. Elle est radicalement aujourd’hui l’enjeu vital autour duquel l’avenir de nos libertés et du droit politique à choisir notre destinée se décide.

Guylain Chevrier

Historien

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