Intervention à Bourg-en-Bresse : pourquoi faut-il une riposte laïque ?

Publié le par Comité 1905 Draguignan

Françoise Mitterrand a eu la gentillesse de présenter Riposte Laïque, dont je suis un des animateurs, comme un journal refusant le consensus facile, et n’hésitant pas parfois à provoquer son propre camp. Quitte à vous décevoir, je vais commencer dans le classique, en disant du mal de l’actuel président de la République.

Jamais la laïcité n’a été en effet autant malmenée par un chef de l’Etat, dans les mots et dans les actes.

REVENIR AU RAPPORT MACHELON

Pourtant, nul ne peut être étonné de ce comportement. Tout était écrit dans son livre, « La République, la religion et l’Espérance ». Il y parlait déjà de « toilettage » de la loi de 1905. Le 20 juin 2005, alors ministre de l’Intérieur, il disait, lors d’une réunion, à Neuilly, de « l’Association Bible » : on m’a soupçonné de vouloir instrumentaliser les Eglises. Je n’ai fait que constater que, lorsqu’il y a un prêtre ou un pasteur, dans un village ou dans un quartier, pour s’occuper des jeunes, il y a moins de laisser-aller, de désespérance et finalement moins de délinquance. Aujourd’hui, nos quartiers sont devenus des déserts spirituels ». Dans la foulée, il avait mis en place une commission, dirigée par un nommé Machelon, qui élaborera le rapport du même nom.

Quelles étaient les grandes lignes de ce rapport ? Il estimait que les disciples de l’islam et du christianisme évangélique, nouvelles religions en France, avaient du mal à pratiquer leur culte, et qu’il y avait une disparité avec les cultes traditionnels. Considérant donc que cela était une discrimination, il demandait donc à l’Etat de pratiquer une discrimination positive vis-à-vis de ces religions discriminées, et donc d’intervenir pour mettre fin à cette injustice.

L’article 2 de la loi de 1905 devait, d’après ces braves gens, dont aucun n’a jamais mené une action laïque, disparaître pour permettre aux collectivités territoriales d’aider sans plafond la construction de nouveaux lieux de culte.

La commission ajoutait que la logique du concordat d’Alsace-Moselle devait s’étendre, à condition qu’on y ajoute l’islam.

Nicolas Sarkozy, fort de l’expérience du 16 janvier 1994, qui vit 1 million de laïques dans les rues de Paris, a compris qu’il fallait miser sur l’islam pour attaquer la laïcité, car jouer le catholicisme peut susciter des réactions imprévisibles dans le peuple.

Pendant la campagne présidentielle, il a également compris qu’il fallait tenir un discours républicain, et n’évoqua donc jamais dans son programme les conclusions de cette commission.

Mais sitôt élu, il y eut les discours de Latran, de Ryad et du Crif, qui remirent cette conception au premier plan.

On peut penser, d’autre part, que la gravité de la crise monétaire donnera envie au président de la République de mettre en application ce qu’il disait à Neuilly, en 2005, et ce que disait, lors de la signature du concordat, en 1801, Napoléon Bonaparte : « Comment avoir de l’ordre dans un Etat sans religion ? La société ne peut exister dans un Etat sans religion. La société ne peut exister sans l’inégalité des fortunes, et l’inégalité des fortunes ne peut exister sans la religion. Quand un homme meurt de faim, à côté d’un autre qui rengorge, il lui est impossible d’accéder à cette différence s’il n’y a pas une autorité qui lui dise : Dieu le veut ainsi, il faut qu’il y ait des pauvres et des riches dans le monde, mais ensuite, et pendant l’éternité, le partage sera fait autrement. »

Ce besoin de s’appuyer à nouveau vers les Eglises traduit-il un regain de croyance dans la société française ?

En 2008, 51 % des habitants de ce pays se réclamaient catholiques, contre 67 % en 1994.

Il y avait 3 % de protestants, et 1 % de juifs. Seule la religion musulmane a progressé, passant de 2 à 4 % de la population.

Mais, fait remarquable, le nombre d’athées est de 31 %, contre 23 % en 1994, et le nombre d’agnostiques progresse également.

Signalons qu’en 1948, 37 % des catholiques disaient aller à la messe tous les dimanches, contre seulement 8 % aujourd’hui.

Donc, c’est alors que le nombre de croyants baisse en France que notre Président de la République veut remettre les Eglises au cœur du système.

LA LAICITE EST-ELLE UNE SPECIFICITE FRANCAISE ?

En 2005, lors d’une réunion publique contradictoire sur le traité constitutionnel, à une tribune, un maire PS, partisan du « oui » (je ne vous dirai si ce soir il a voté Martine ou Ségolène), m’avait violemment interpellé, alors que je défendais la spécificité du modèle laïque français, me disant : « Mais, mon cher Pierre, tu es un colonialiste, tu es arrogant, tu veux imposer la France au monde entier. Il faut que tu comprennes qu’on est dans l’Europe, dans une société mondialisée, et qu’il faut s’adapter ».

Certes, notre pays est celui qui a été le plus loin dans la séparation du religieux et du politique, et cela fut violent. Aucun laïque n’a la prétention de vouloir transposer autoritairement le modèle français à l’ensemble de l’Europe, voire du monde. Pour autant, et je le développerai dans ma conclusion, nous ne pouvons ignorer que de nombreux pays, qui souffrent de l’omniprésence du religieux dans la société civile, regardent avec envie le modèle française, et la liberté qu’il garantit à ses citoyens.

Nous ne pouvons donc pas laisser dire que la laïcité n’est qu’une spécificité française.

Quand les Irlandais, sous la pression de l’Eglise catholique, refusent, lors d’un référendum, en 1986, de voter le droit au divorce, par 63 %, c’est une victoire du cléricalisme contre la laïcité. Quand, en 1995, le même référendum autorise le divorce, par 50,3 % des voix, c’est une victoire laïque.

Quand les Portugais, le 11 février, malgré la résistance de l’Eglise catholique, votent la légalisation du droit à l’IVG, c’est une victoire féministe et laïque.

Dans quatre pays européens, la Pologne, l’Irlande, Chypre et Malte, ce droit est encore refusé aux femmes.

Aux Etats-Unis, quand le créationnisme gagne du terrain, et que ses disciples entendent interdire l’enseignement de la théorie de Darwin dans les écoles, dans un pays où seulement 2 % des habitants affirment ne pas croire, où le président jure sur la Bible, il y a un vrai travail laïque de séparation du religieux et du politique à mener.

L’Inde, où la minorité musulmane, de 150 millions quand même (14 % de la population) subit ponctuellement les violences de la majorité hindouiste, illustre combien la laïcité est aussi une aubaine pour les croyants d’une religion minoritaire.

Que dire des théocraties musulmanes, ou des religions d’Etat, où hommes et femmes doivent se soumettre à la loi religieuse, la charia ? Que dire de l’Iran, où, depuis la victoire de la contre-révolution islamiste, en 1979, les femmes doivent porter le voile, de manière obligatoire, et subissent la surveillance de la police religieuse ? Que dire de l’Arabie saoudite, où 96 % des suicides sont le fait de femmes, et où elles n’ont pas le droit de sortir sans un homme, ni de conduire une automobile ? Que dire de l’Algérie, et de son code de la famille, qui fait de la femme une sous-citoyenne ayant besoin d’un tuteur pour se marier ?

J’aurais pu citer des dizaines d’autres exemples, pour vous montrer que le 21e siècle, partout dans le monde, sera le combat de la liberté, porté par les laïques et les féministes, contre l’oppression religieuse, portée par les cléricaux.

ET EN FRANCE ?

Historiquement, nos ancêtres ont gagné ce combat émancipateur en luttant contre l’Eglise catholique. Dans les années 1980, après les batailles pour le droit à la contraception, le droit au travail, le droit à la contraception, les progressistes de ce pays avaient mis à bas l’idéologie de l’Eglise, et notamment le discours sur l’ordre moral. En 1984, les catholiques surent, autour de la défense de l’école privée, qu’ils appelaient « libre », mettre 1 million de personnes dans la rue, soutenus par toute la droite. Mais ils ont perdu la bataille politique, les croyants eux-mêmes, aujourd’hui, n’ont pas envie d’arriver vierges au mariage, et n’ont pas toujours envie de garder un enfant non désiré. Le divorce ne leur fait plus peur.

Les derniers soubresauts des intégristes catholiques furent autour du film de Scorcese, « La dernière tentation du Christ », où ils réussirent à faire brûler un cinéma parisien, faisant une victime. Dans les années 1995, ils montèrent, sous la direction d’un fanatique catholique d’extrême droite, Xavier Dor, des commandos anti-IVG où ils intimidaient les femmes qui venaient avorter, s’enchaînant devant les cliniques et brisant du matériel. Ce ne sont plus eux qui mènent de manière visible l’offensive contre la laïcité, ils ont passé le relais à d’autres. A qui ? Aux islamistes.

Ceux-ci procèdent de deux manières. Ils réclament des accommodements raisonnables à la République, pour qu’elle s’adapte aux particularités de l’islam, et intimide, de manière particulièrement violentes, ceux, et ce sont souvent des femmes, qui n’acceptent pas de subir cette régression dans leur vie quotidienne.

Quelques exemples, parmi tant d’autres ? Vous avez tous entendu parler de ce drame atroce, à Toulon, où une jeune fille de 18 ans, née en France, de mère algérienne, a été torturée par sa maman, et ses deux petites sœurs, au couteau, y compris dans son sexe, pour avoir refusé d’épouser un garçon du bled de 30 ans qu’elle ne connaissait pas.

A Lille, où un ingénieur converti à l’islam a voulu faire annuler son mariage, parce que la mariée n’était pas vierge.

A Chateauroux, une gamine de 14 ans tabassée et menacée d’immolation, parce qu’elle ne se comportait pas en bonne musulmane.

A Marseille, une voilée intégrale qui dégage son cou, en plein été, pour l’aérer un peu et qui, surprise par son mari, se voit violemment frappée.

A Sorgues, une femme qui poignarde son mari, qui la frappait tous les soirs jusqu’à ce qu’elle accepte de porter le voile.

En Corse, en 2001, Latifa qui se fait poignarder par son père, parce qu’elle se refuse d’épouser un musulman, et que son amoureux n’a pas envie de se convertir à l’islam pour avoir le droit de l’aimer. Le père, en France depuis près de 20 ans, ne manifestera, durant le procès, aucun remord.

Ces exemples vous dérangent ? Ils ne sont hélas que la face visible de la tyrannie religieuse que subissent de nombreuses jeunes filles, sur notre territoire.

Je vais vous parler des accommodements raisonnables.

Cela a commencé en 1989, avec la première affaire du voile, à Creil. Comment l’ensemble de la gauche, la presque totalité du camp féministe et laïque, a-t-elle pu se tromper aussi dramatiquement de combat, et confondre la défense de la laïcité avec du racisme ?

Pourquoi a-t-il fallu 15 années pour en finir avec cela ? Pourquoi, en 2003, la presque totalité de la gauche, la principale association de parents d’élèves, les principaux syndicats enseignants, excepté le SNPDEN, syndicat des principaux de collèges et lycées, ont-il été soit absents, soit hostiles lors de ce combat ? Pourquoi le Mrap et la LDH ont-ils soutenu jusqu’au bout les islamistes qui réclamaient le droit de porter le voile à l’école ?

Tout simplement parce que, pour trop de gens de gauche, et de laïques, lutter contre la venue du Pape, c’est être laïque, lutter contre l’offensive islamiste, c’est être suspect de racisme.

Encouragés, ceux qui veulent imposer la charia aux lois de la République multiplient menaces et provocations.

Robert Redeker écrit une tribune qui les dérange dans le Figaro ? Ils remettent en cause la liberté d’expression, et le voilà menacé de mort.

Charlie Hebdo, pour soutenir les dessinateurs danois, publient les caricatures du prophète ? Ils réclament le retour du délit de blasphème, et osent dire que la liberté d’expression s’arrête là où commence celle du croyant.

Un médecin homme veut examiner une femme à l’hôpital ? Ils osent remettre en cause la mixité, et parfois exercent des violences physiques contre le personnel médical.

Ils exigent de plus en plus de mosquées, pour marquer l’espace public, et des maires, voulant acheter la paix sociale, et leur future élection, utilisent les baux emphytéotiques pour céder les biens communaux, à un tarif dérisoire, à des associations cultuelles.

Ils ont perdu sur le voile à l’école, ils contre-attaquent en demandant de plus en plus souvent de la viande hallal dans les cantines scolaires.

Ils envahissent l’espace public avec des voiles, qui deviennent parfois des burqas, tenues qui sont une insulte pour les combats féministes menées dans ce pays, et dans les théocraties musulmanes.

L’affaire Fanny Truchelut est révélatrice du malaise des mouvements féministes et laïques. Cette femme a été abandonnée par toute notre camp, et si Riposte Laïque n’avait pas été à ses côtés, les seuls qui l’auraient défendu auraient été l’extrême droite.

Je sais que ce discours dérange, mais c’est la vérité. Si le camp laïque, le camp de gauche, abandonne ce combat, par bien-pensance, par culpabilité post-coloniale, parce qu’il n’osent pas attaquer la « religion des pauvres », eh bien, comme sur la question de la sécurité, ce sera la seule extrême droite qui dira tout haut ce que le peuple vit et ressent dans son quotidien.

Quand Nicolas Sarkozy instrumentalise l’islam, pour le plus grand bonheur des autres Eglises, pour en finir avec la laïcité, force est de constater que ce n’est pas la gauche et les associations laïques actuelles qui le dérangent beaucoup.

UNE OFFENSIVE EUROPEENNE

N’oublions le sort de Salman Rushdie, condamné à mort en 1989 pour « Les Versets Sataniques », condamnation approuvée par ce bon recteur modéré de la Mosquée de Paris, Dalil Boubakeur. N’oublions pas le sort de Théo Van Gogh, cinéaste poignardé par un islamiste né aux Pays-Bas, qui n’a jamais manifesté le moindre remords. N’oublions pas son amie la députée hollandaise Ayaan Hirsi Ali, qui vit sous protection policière 24 heures sur 24, et dont l’Europe ne veut plus, la contraignant à un exil américain. N’oublions pas Mohamed Sifaoui, ce journaliste algérien exemplaire, qui défend la laïcité et la République contre des fanatiques qui l’ont condamné à mort, lui aussi. N’oublions pas Mina Ahadi, qui, en Allemagne, pour s’être dite athée, donc apostate, est elle aussi condamnée à mort, et vit sous protection policière. N’oublions pas Nasser Kader, ce danois, musulman et laïque, qui, pour avoir dénoncé les visées des intégristes, vit lui aussi sous haute protection policière.

FRANCAIS, TENEZ BON

Je souhaiterais terminer cette intervention en évoquant deux souvenirs. Celui de la militante féministe algérienne Zazi Sadou, nous disant, en 2004 : « Pourquoi trois minutes de silence pour les victimes des attentats de New York, pour qui je me recueille, et dix ans de silence pour les femmes, les progressistes et les laïques algériens, égorgés par dizaines de milliers par les fous d’Allah qui voulaient imposer une République islamiste dans notre pays ? ».

Elle nous interpellait en évoquant, avec beaucoup d’émotion, le sort de cette jeune fille de 17 ans, la seule à refuser de porter le voile dans son village, qu’un voisin islamiste avait exécuté d’une balle dans la tête, en plein jour. « Comment pouvez-vous tolérer sur votre territoire ceux qui ont assassiné nos frères et nos sœurs ? » avait-elle conclu.

L’autre souvenir est celui d’Homa Arjomand, militante d’origine iranienne, qui avait fuit les ayatollahs, pour aller se réfugier au Canada. Homa menait une bataille contre la mise en place de tribunaux religieux, qui devaient se substituer, pour les affaires familiales, aux tribunaux civils, trop encombrés.

Michèle Vianès, que vous avez invitée l’année dernière, avait organisé sa venue en France, et une manifestation devant le consulat canadien. Le soir, prenant la parole, Homa avait exprimé son amour de la France, pays des droits de l’Homme, de la Révolution française, et surtout de la laïcité. Elle nous avait dit que la bataille pour une loi contre les signes religieux à l’école avait été suivie par toutes les militants du monde qui souhaitent s’affranchir de la tutelle religieuse, pour vivre librement. Elle nous fit part de sa peur que nous reculions. Elle avait conclu par cette phrase : « Si la France recule sur la laïcité, c’est le monde entier qui va reculer. Alors, mes amis, je vous supplie, nous avons besoin de vous, tenez bon ! ».

C’est en pensant à ces paroles que je vous encourage à ne pas laisser les cléricaux et Nicolas Sarkozy mettre à bas un modèle unique au monde, gagné par nos ancêtres, modèle qui doit nous remplir de fierté, et pour lequel nous devons nous battre.

Pierre Cassen

Bourg-en-Bresse, à l’invitation du Comité 1905 de l’Ain

le 21 novembre 2008

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