La réforme Darcos-Sarkozy contre l’école laïque et la République

Publié le par Comité 1905 Draguignan

mardi 2 septembre 2008, par Guylain Chevrier


Ça y est, la réforme nouvelle de l’école est arrivée et dès aujourd’hui, jour de rentrée scolaire pour tous, elle entre dans la vie. De quoi s’agit-il ? Face au constat que 15% des élèves quittent aujourd’hui l’école avec de graves lacunes dans la maîtrise de la lecture, de l’écriture et du calcul, il est question de recentrer le rôle de cette grande dame de la République sur des fondamentaux à l’école primaire, par un renforcement des horaires de français et de mathématiques.

On entend en même temps réduire le nombre d’heures hebdomadaires en passant à la semaine de quatre jour, perdant deux heures d’enseignement plus ou moins transférées vers des cours de soutien à des élèves en difficulté. S’il y a un volume d’heures hebdomadaires imposé pour ces deux matières, pour les autres disciplines de culture générale, seul un volume d’heures annuel est fixé dont l’organisation est laissée à l’appréciation de l’enseignant. On sait que c’est ici que des heures seront prises, si les objectifs sur les deux matières considérées comme principales tardent à être atteints.

Du CP au CM2 on est censé insister sur l’histoire des arts et la pratique artistique, la découverte du monde, l’histoire-géographie et l’instruction civique et morale. Dans ces dernières disciplines, lorsqu’on examine les textes officiels qui définissent les contenus de l’enseignement (Projet de programmes de l’école primaire – 29 avril 2008- www.education.gouv.fr), on a une belle surprise, c’est l’exigence très haute du niveau demandé avec un rétrécissement des heures en même temps que l’on supprime des milliers de postes d’enseignants. Autrement dit, avec moins d’heures on doit en savoir plus, dans un contexte de classes en général surchargées.

On connaît l’impact d’une telle situation dans les quartiers populaires où on aurait plutôt besoin de travail en groupes restreints pour faire progresser tout le monde relativement dans un même rythme et pour toutes les matières. C’est tout le sens de cette réforme sans doute que ce tour de passe-passe, visant essentiellement les réductions budgétaires, c’est-à-dire finalement, le désengagement de l’Etat vis-à-vis de l’école.

Des enseignants promis aux heures supplémentaires dont on dénature la fonction

Le soutien scolaire deviendrait massif grâce aux heures supplémentaires des enseignants. En réalité, les milliers d’emplois d’enseignants supprimés doivent être compensés par des heures supplémentaires pour ceux qui sont encore en poste, on distribuera même une prime de cinq cents euros à ceux qui accepteront de rentrer dans ce système. On marche sur la tête, mais pas sans le savoir, car ce que l’on cherche, c’est à faire que, dans l’école elle-même, ses enseignants deviennent des « employés » comme les autres, appliquant à ceux-ci un fonctionnement, une morale, transférant du privé vers le public et dénaturant l’esprit même de la mission confiée à l’école.

Cette mission doit se réaliser dans la sérénité d’une vocation et non réduite à n’être qu’un emploi comme un autre pour un salaire, avec des élèves ramenés à n’être plus que des objectifs dans une culture de résultat qui à l’arrivée continuera de creuser les écarts et d’appauvrir la qualité de l’enseignement, pour faire fuir de l’école publique ceux qui en ont les moyens.

Pour protester contre la politique budgétaire et éducative du gouvernement, les trois principaux syndicats d’enseignants appellent à une grève unitaire dans les écoles primaires le jeudi 15 septembre. Ce fameux socle commun de connaissances et de compétences qui est au cœur de cette réforme fait débat, mais côté laïcité, il n’est pas certain que les syndicats d’enseignants mène bien un combat pour la défense de l’école. Ici pourtant, on aurait pu s’attendre à des réactions, car les contenus des programmes méritent toute l’attention, ils sont truffés d’une idéologie directement inspirée par une conception individualiste et libérale de la société qui n’a rien à voir avec nos valeurs républicaines, et pour tout dire, qui est traversé par un politiquement correct, il est vrai, qui n’appartient pas seulement à la droite, loin s’en faut.

Une conception de l’histoire qui entend laisser notre peuple sans défense

Tout d’abord, le programme d’histoire-géographie ambitieux dans son volume, est présenté comme devant s’attacher à faire que l’élève ait mémorisé quelques dates, personnages et événements de l’histoire, « notamment de la bataille d’Alésia, de la guerre de Cent Ans, du couronnement de Charlemagne ou de la chute du mur de Berlin », de quoi faire de futurs Nobel ! Si à travers cette démarche on dit revenir à une histoire chronologique, elle n’a rien à voir avec une histoire des processus, mettant la prise de conscience de l’homme comme agent de son histoire au centre de l’enjeu de chacun de ses moments, qui pourtant fonde la citoyenneté, cette forme de conscience commune d’un bien commun établi par les hommes eux-mêmes, qui renvoie directement à la démocratie comme système de construction de l’avenir sous la décision de tous.

Cette histoire chronologique fait la part belle à l’événementiel et aux grands personnages de l’histoire tout en faisant l’impasse sur une histoire sociale qui permette aux élèves de prendre conscience de ce qui fut acquis et comment, pour le défendre ensemble et se respecter d’autant mieux. Un peuple sans mémoire demeure de ce point de vue un peuple sans défense, et c’est bien cette mémoire là que l’on entend obscurcir, laisser à la marge, ce qui est non seulement le cas pour l’école primaire mais plus généralement pour l’enseignement de l’histoire jusqu’au secondaire.

Un déficit entre autres, pour l’intégration de ceux qui venus d’ailleurs, ont tant besoin de se construire des repères communs, qui dans certaines banlieues montrent l’état de leur coupure avec notre société à n’avoir pas trouvé le lien avec elle, jusqu’au communautarisme qui continue de faire des dégâts, comme le développement du voile et de la burqa le montrent, contre cette union des hommes qui fait la force du nombre facteur de progrès.

Une morale de la liberté qui oppose les individus au lieu de les unir

Dans le domaine de l’instruction civique et morale on entend enseigner des principes du type « La liberté de l’un s’arrête où commence celle d’autrui » ou encore « Ne pas faire à autrui ce que je ne voudrais pas qu’il me fasse », tout ici n’étant traité que sous une forme de relations inter-individuelles qui en dit long sur la conception individualiste de cet enseignement. La liberté n’est pas abordée comme liberté commune, les droits de chacun comme bien commun à défendre ensemble, mais essentiellement individuelle, à travers ces maximes d’un autre âge.

« Le véritable moteur de la motivation des élèves réside dans l’estime de soi que donnent l’apprentissage maîtrisé et l’exercice réussi » nous dit-on encore. Non ! ce n’est pas la seule réussite individuelle qui peut aller tirer cette motivation, car cela se saurait. C’est du sentiment d’appartenir à une entité qui fait union à laquelle forme l’école, qui s’intéresse à chacun pour ce qu’il représente pour lui-même comme élément d’un tout dont il est indissociable et irremplaçable comme futur citoyen, que chacun peut se sentir compter avec les autres, exister.

C’est le point de départ à l’appréhension de l’appartenance à un peuple qui n’a pas honte d’être une nation, mais de le revendiquer à travers l’apprentissage de son passé dont le fil conducteur sont les valeurs d’une République qui a su dépasser les contradictions de l’histoire en intégrant au lieu d’exclure, portant haut encore, malgré les reculs, les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité. La France est unique en son genre comme modèle social, mais aussi comme patrimoine politique en raison des luttes sociales qui l’ont façonné, des idées des penseurs des lumières qui continuent de nourrir l’imagination des hommes qui veulent voir autre chose que le CAC 40 comme horizon indépassable.

Des élèves futurs acteurs de l’histoire pour donner du sens à l’école

Dans cet enseignement on fait la part belle à l’Europe qui est presque partout en référence, indiquant par là à l’élève de primaire déjà, comme une impossibilité de penser le destin commun sans elle et donc en dehors du modèle libéral. On fait aussi la part belle à une écologie culpabilisante où les risques sont mis en avant sous le signe de cette idée que l’homme est un danger pour l’homme, que régresser c’est durer, participant de tuer dans l’œuf l’idée que l’homme est capable de maîtriser sa vie et d’imposer collectivement ses choix en s’émancipant de la condition inégale qu’on lui impose, de savoir progresser tout en sachant préserver son environnement.

On notera au passage à ce propos, la dernière déclaration convergente du très libéral maire de Paris, Bertrand Delanoë, s’expliquant sur sa candidature au poste de premier secrétaire du PS, pour dire qu’aujourd’hui l’écologie est devenue une question aussi importante que la justice sociale bien dérangeante en réalité pour sa tendance, qui entend refondre l’identité socialiste au centre (sic !). Par tous les bouts, il semble que l’homme doive se soumettre, avoir peur de lui-même, ne croire qu’en lui au sens restreint de l’individualité, chemin du renoncement aux grands desseins collectifs émancipateurs qui le font agent de son histoire.

C’est de la compréhension d’un sens de l’histoire qui concerne tous les élèves, où ils aient le sentiment de pouvoir agir sur elle et non d’apprendre à s’en dessaisir, que peut grandir chez eux un intérêt pour l’enseignement et même un enthousiasme qui fait tant défaut, par manque de sens face à un monde injuste où c’est le plus riche ou le plus fort qui est toujours censé gagné, dont la logique se présente comme la fin de l’histoire. On voit bien ici la contradiction, elle est totale, c’est le monde qui est à changer, l’école est un enjeu dans le cadre de ce projet, rien de moins, mais les enseignants ont leur rôle dans la révélation de l’école qu’il nous faudrait pour voir le monde autrement.

Notre société connaît une profonde crise de sens, dont la crise de notre représentation politique est un marqueur et un Nicolas Sarkozy Président de la République un anachronisme révélateur, vis-à-vis de quoi cette réforme ne peut faire longtemps illusion. Au fond, ce n’est pas l’école qui prendra en charge ce qu’on lui intime de réussir ici alors que la société qu’elle a autour d’elle se dégrade, s’appauvrit, matériellement mais aussi moralement, alors que du sommet de l’Etat on dilue la nation dans l’Europe libérale et la mondialisation capitaliste, que l’on encourage le communautarisme comme monnaie d’échange du contrôle social, que l’on prône la discrimination positive au lieu de l’égalité, où la promotion individuelle est montrée comme le modèle de la réussite, où les désirs de l’individu deviennent le seul étalon de la liberté derrière une politique des droits revendiquée par de multiples sous-groupes sociaux contre le collectif…

L’exemple du peuple et de la République contre les dérives de l’histoire-mémoire

"L’esclavage et la traite des noirs seront enseignés en classes de primaire" lâchait Nicolas Sarkozy en mai dernier. En dehors de la mise en scène qui a consisté à faire apparaître les choses ici comme venant du président lui-même pour lui attribuer la paternité de cet élan d’intérêt pour l’histoire-mémoire, on remarquera qu’une fois encore on traite cette question sous l’angle du victimage et de la culpabilisation collective, en voulant faire partager à chaque élève la douleur de ceux qui connurent ce triste sort au lieu de faire partager l’œuvre formidable de la République qui a d’abord aboli l’esclavage et la Traite dès la Révolution française donnant l’exemple à tous, puis après que Napoléon l’ait rétabli le fait que la seconde République devait définitivement l’abolir.

Cette histoire-mémoire qui ne fait pas la part des responsabilités en faisant passer le peuple de France pour un peuple qui aurait encore quelque chose à régler avec cette histoire là, dont il n’a jamais connu les fruits mais les coups des mêmes exploiteurs, est ignoble. On devrait bien proposer d’élever un monument aux millions d’ouvriers morts pendant la période de la révolution industriel de la pauvreté et de la maltraitance social sous la férule du grand patronat d’alors. On voit bien le problème, une école qui intègre devrait montrer comment les contradictions de l’histoire ont été dépassées par le haut, par effet émancipation des dominations et le plus souvent par l’entremise du peuple offrant sa poitrine au milieu des barricades, inspirant par ses combats et les idées qu’il a porté dans notre histoire la modernité de nos institutions, des Droits de l’homme et du citoyen à la République laïque et sociale.

Le combat pour l’école laïque, un beau dessein pour tous les enseignants

« Donner à chaque enfant les clés du savoir et les repères de la société dans laquelle il grandit est la première des exigences de la République et l’unique ambition de l’école primaire » peut-on lire en ouverture du préambule qui présente cette réforme. On a vu déjà combien cette affirmation pouvait être d’emblée contestée, mieux, c’est l’école laïque qui avec cette réforme continue de reculer et donc la République elle-même.

Ce combat pour l’école laïque, c’est-à-dire pour une école dont la mission soit de cultiver le sens de l’intérêt général placé au-dessus des intérêts particuliers, des différences pour mieux qu’elles s’acceptent entre elles, seul capable de faire se respecter les individus en raison de ce qu’ils mettent comme valeurs en commun, la liberté, l’égalité et la fraternité, est un beau combat pour les enseignants face au projet d’une société libérale qui serait une addition de fractions gérées sous le régime de la tolérance et du clientélisme, entérinant la fin de toute idée de peuple. Vive l’école laïque et républicaine de demain qui n’a d’avenir que le peuple ou qui disparaîtra.

Guylain Chevrier

Historien.

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