Laïcité : la dérive étatico-religieuse

Publié le par Comité 1905 Draguignan

mardi 17 juin 2008, par Valentin Boudras-Chapon


C’est une authentique dérive dont l’exemple le plus achevé est la laïcité turque kémaliste. Les exemples ne manquent pas dans l’histoire, c’est le moins qu’on puisse dire, où une religion est déclarée religion d’Etat, ou même religion reconnue comme celle de la majorité de la population, ce qui induit soit un totalitarisme religieux dans la société civile interdisant ou même seulement limitant la liberté absolue de conscience, soit des privilèges institutionnels, juridiques et/ou financiers (cf le système des concordats prôné par l’église catholique) qui confortent son influence.

Le problème se pose alors de savoir qui a le pouvoir de direction des consciences et le pouvoir de direction de l’Etat : une classe politique nationale ou les clercs religieux de l’Etat ? Toutes les combinaisons sont possibles : les clercs possédant totalement les 2 sortes de pouvoirs comme en Iran, ou possédant totalement le pouvoir de direction des consciences mais non le pouvoir de direction de l’Etat qu’ils dominent malgré tout par l’exercice du premier (exemple des pays musulmans intégristes comme l’Arabie saoudite, voire dans une moindre mesure certes, l’Etat d’Israël). On peut même voir une classe politique nationale accaparant le pouvoir de direction de l’Etat en se servant des clercs qu’elle domine et asservit à sa cause (exemple de l’Espagne de Franco, mais aussi dans une moindre mesure le gallicanisme de l’Ancien régime du royaume de France) ; c’est aussi le cas des autres régimes concordataires catholiques a minima et de la plupart des Etats musulmans qui laissent aux clercs des privilèges institutionnels permettant de limiter plus ou moins la liberté absolue de conscience des citoyens du pays.

Mais dans le cadre de l’asservissement des clercs par une classe politique nationale, il existe un système à part qui se prétend laïcité : c’est la laïcité turque kémaliste, qui, par des mesures anticléricales implacables, interdit toute ingérence des clercs dans la direction de l’Etat, mais qui laisse aux clercs toute latitude pour imposer les préceptes religieux d’une seule religion à toute la population et limiter ainsi toute liberté absolue de conscience individuelle.

En effet, Mustapha Kémal, influencé par le mouvement nationaliste Jeune-Turc du début du XXème siècle, était un athée convaincu qui méprisait totalement la religion musulmane, coupable à ses yeux d’empêcher tout progrès de la modernité pour le peuple turc. Aussi, quand il prit le pouvoir grâce à son armée victorieuse contre les armées de L’Europe occidentale, abolit-il sultanat et califat en 1922, et mit les clercs musulmans sous surveillance policière ; depuis les imams sont nommés et rémunérés par l’Etat (ce sont des fonctionnaires) ; leurs sermons lus en mosquée à l’occasion de la prière doivent avoir reçus auparavant l’aval du préfet. Tout signe religieux dans l’espace public qui pourrait avoir pour effet de soutenir le pouvoir de clercs religieux est proscrit : interdiction donc du port du fez chez les hommes et du voile islamique chez les femmes, plus ou moins tolérés désormais ; l’enseignement est public et retiré aux clercs. Soit, mais cet asservissement des clercs ne s’accompagne aucunement de l’enseignement des valeurs de liberté individuelle et de liberté de conscience. Le régime est policier, méprisant jusqu’à nos jours les droits de l’homme. Bien plus, si les manifestations de la religion musulmane sont strictement contrôlées, elle est la seule tolérée dans les faits. C’est vraiment l’application de la loi de l’époque de la Renaissance en Europe : un pays (ou un prince)-une religion.

La religion musulmane est instrumentalisée alors comme moyen de purification ethnique au nom d’un nationalisme exacerbé. Non seulement Mustapha Kémal prend de 1920 à 1922 des dispositions pour terminer le génocide des Arméniens commencé en 1915 (1 million de massacrés, 500 mille survivants expulsés au final), notamment par son action dans les provinces de Kars, d’Ararat et d’Alexandrette, en utilisant sans vergogne le fanatisme islamique, mais il pousse au massacre des orthodoxes grecs à Izmir afin d’en faire émigrer le maximum, tout en réservant au gouvernement turc la nomination du patriarche grec orthodoxe d’Istanbul. Et il faut savoir que cette politique de purification ethnico-religieuse s’est poursuivie jusqu’à une date récente ; entre 1950 et 1970, des mesures de persécution systématiques de style « dragonnades » (assassinat sur le bord des routes, enlèvement de femmes pour les violer, pillage des biens, etc...) furent utilisées, avec l’assentiment de fait des corps de police et de justice, contre la communauté dite « assyrienne » qui avait le tort d’être chrétienne, alors que la majorité de cette communauté avait justement abandonné la langue de ses ancêtres (l’araméen) pour utiliser la langue turque dans un élan d’allégeance à la nation républicaine turque ; les 800 mille membres de cette communauté se réfugièrent alors en presque totalité dans les pays scandinaves.

Et c’est bien l’instrumentalisation de la religion musulmane à des fins nationalistes qui est utilisée puisque les kurdes, pourtant asservis et réprimés avec violence par l’Etat turc, n’ont été et ne sont victimes ni de génocides ni d’expulsion grâce manifestement à leur adhésion à la religion musulmane (impossibilité de susciter des pogroms de nature religieuse contre eux chez la population turque). On est donc bien loin de notre conception de la laïcité fondée sur la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789. Mais les conséquences de cette purification ethnico-religieuse au nom de la laïcité, justifiant dragonnades, massacres et génocides a des conséquences gravissimes à long terme pour l’idéal laïque, que nous voyons apparaître dans l’actualité en Turquie.

Le fait de conforter pendant des décennies une seule religion dans le pays, même en contrôlant les clercs par des mesures sévères anticléricales, fait apparaître aux yeux de la population ses préceptes religieux comme les seuls vrais qu’il faut donc imposer. Ce fut et c’est évidemment la création d’une véritable autoroute pour l’invasion de l’islamisme totalitaire dans la population. Et la classe politique nationaliste dite laïque se trouve désormais en minorité intellectuelle et, quelle que soit la résistance anticléricale de cette classe politique, le résultat est connu d’avance : la voie est ouverte aux islamistes pour qu’ils investissent totalement l’Etat à terme.

Cela nous apprend une notion fondamentale pour la promotion et le triomphe de la laïcité. Il ne suffit pas en effet de décréter des mesures anticléricales, aussi sévères soient-elles, que les laïques de tous les pays ne peuvent d’ailleurs qu’approuver pour réussir ; il est nécessaire aussi d’enseigner systématiquement la relativité des croyances, religieuses et autres, comme valeur spirituelle indispensable de la laïcité fondée sur les principes-postulats de liberté individuelle, d’égalité en droit et de fraternité sociale, et de les faire reconnaître par l’Etat dans ses lois et sa justice, car c’est le seul moyen d’empêcher la mainmise à terme d’un totalitarisme religieux qui s’implante sans obstacle dans la population. Les mesures anticléricales nécessaires, de nature institutionnelles et d’ordre public, ne sont donc jamais suffisantes pour asseoir définitivement la laïcité.

Valentin Boudras-Chapon

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