L’idéal laïque, son éclosion de 1789 à 1795

Publié le par Comité 1905 Draguignan

HISTOIRE DE LA LAICITE
mardi 13 mai 2008, par Valentin Boudras-Chapon


Le mot laïcité fut inventé par LITTRE à la fin du 19ème siècle et popularisé par son dictionnaire en 1877 avec une définition à minima : « ce qui est laïque, ni ecclésiastique, ni religieux » mais c’était pour caractériser un concept philosophique encore naissant qui avait éclos à la suite d’un long processus de lutte pour l’émancipation individuelle depuis un siècle en France face aux forces cléricales catholiques, sans que ce concept devienne justement un dogme. Cette façon de considérer la laïcité sera évidemment la trame de toute la série d’articles qui vont suivre.

En effet, l’origine de ce concept vient de la volonté de mettre en pratique les principes de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen d’août 1789 sur l’Egalité en Droit et la Liberté individuelle (L’ajout du principe de la Fraternité sociale, mis en avant lors de la révolution de 1848 servit aussi bien sûr à construire ce concept pour la fin du 19ème siècle).

La volonté de mettre en pratique ces principes ne se fit donc pas ex abrupto par une sorte d’éclairage soudain de la pensée républicaine par une sorte de Saint-Esprit laïciste qui aurait révélé une foi ou un dogme, mais elle prit au contraire un long chemin de recherche philosophique générant des applications juridiques successives, adaptées aux situations politiques rencontrées.

Pour démontrer cela, rien ne vaut de conter le symbole de la fameuse journée du 7 juin 1789, et ce qui en fut la suite logique, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789, l’inscription audacieuse à l’intérieur du premier temple protestant construit à Paris en 1791, jusqu’à la première loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat votée en 1795.

Rappelons la situation en juin 1789 :

– les Etats Généraux ont été ouverts le 4 mai et se proclamèrent Assemblée Nationale Constituante le 17 juin, débutant l’épreuve de force avec le roi Louis XVI (serment du Jeu de Paume le 20 juin, prise de la Bastille le 14 juillet).

– Depuis l’abrogation de l’Edit de Nantes par Louis XIV, les Protestants en France n’étaient que « tolérés » par « l’Edit de Tolérance » de Louis XVI de 1787, ce qui permit l’élection de quelques députés protestants aux Etats Généraux par le Tiers Etat, dont BOISSY D’ANGLAS et RABAUD-SAINT-ETIENNE ; mais ils n’avaient toujours pas la liberté de culte, notamment à Paris, (d’ailleurs l’Edit de Nantes ne permettait pas la liberté de culte à Paris, comme dans les principales villes du Royaume).

C’était une organisation typiquement communautariste, instituant et précisant les différences de droit entre protestants et catholiques, allant même au départ instituer des places-fortes pour assurer la protection des protestants - exemple de La Rochelle- places-fortes abolies d’ailleurs par Richelieu et Louis XIII).

Or, les auteurs protestants qui contribuèrent à rédiger l’Encyclopédie pendant le siècle des Lumières élaborèrent les projets de liberté individuelle de conscience et de culte et les idées d’égalité en droit, en refusant catégoriquement toute nouvelle organisation juridique de différence des droits à l’image de l’Edit de Nantes qui pour eux avait montré sa nocivité ; c’est donc dans cet esprit que les députés protestants et toute la communauté protestante française étaient en 1789.

En juin 1789 donc, les protestants vivant à Paris décidèrent de faire le coup de force pour instituer la liberté de culte à Paris (malgré toutes les interdictions antérieures séculaires) et donc partout en France, au nom de la liberté. Malgré l’opposition du lieutenant général de police de Paris représentant le roi, ils organisèrent, le 7 juin, à Paris, dans une auberge, le premier culte protestant public (attention ne pas confondre avec le culte « en public » prôné par la Charte Européenne) : la liberté de culte était instituée.

Cette action d’éclat contribua incontestablement au vote de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen le 26 août 1789 avec son article 10 sur la liberté de conscience et de culte, précédée de la phrase célèbre du pasteur RABAUD-SAINT-ETIENNE à l’Assemblée : « Ce n’est pas la tolérance que je réclame, mais la liberté »

Nous avons donc, en cette journée du 7 juin 1789, l’apparition symbolique des premiers piliers de la laïcité émancipatrice : la liberté de culte acquise par la liberté individuelle, générée elle-même par l’égalité en droit, principes reconnus par la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen qui suivit en août 1789 ; ce ne sont donc pas des droits différents de type tolérance ou privilège attribués à une communauté en tant que telle, ni une construction dogmatique de système laïciste bâtie sur une définition de frontière arbitraire entre sphère privée et sphère publique.

Le 2ème acte symbolique fondateur de cette laïcité émancipatrice fut l’inscription, par ces mêmes protestants parisiens, dans leur temple construit en 1791, de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen sur une plaque de marbre aux côtés du "Notre Père". Il faut bien comprendre la signification symbolique de cet acte audacieux. Cela ne voulait pas dire qu’il y avait apport d’éléments exogènes pour la refondation d’une foi de type syncrétiste ; c’eût été impossible à concevoir pour des adeptes de la rigueur calviniste, vis à vis du rôle des Ecritures bibliques pour la fondation de la foi. Mais cela signifiait quelque chose de très fort et de très révolutionnaire : que la foi religieuse devait intégrer les hautes valeurs morales et philosophiques humanistes qui sont conçues par la réflexion philosophique au nom de la raison ; en l’occurrence, en 1789-1791, l’Egalité en Droit et la Liberté individuelle. Et réfléchissons un peu sur ce que cette attitude signifie pour le temps présent : toute religion a le devoir d’intégrer dans sa morale ces acquis philosophiques humanistes, ce qui revient à dire que toute religion doit intégrer en particulier l’égalité homme-femme, la liberté individuelle de conscience (donc de pouvoir changer de religion ou de n’en pratiquer aucune) pour être admise sans restriction dans la sphère publique.

C’est donc à l’Etat républicain, dont le rôle est de faire appliquer cette Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, de prendre toute disposition pour assurer cette liberté individuelle et cette égalité en droit ; c’est bien son devoir d’édicter des lois appropriées d’ordre public pour faire cesser tous les privilèges communautaires, notamment ceux qui peuvent accentuer l’obscurantisme (cf problème du créationnisme) et permettre l’oppression des citoyens et citoyennes (exemple actuel du port du voile islamique).

Enfin, le moyen juridique d’assurer cette égalité en droit et cette liberté individuelle, après la désastreuse Constitution Civile du Clergé votée en 1790 (sorte de conception de laïcité à la turque, une des dérives de ce concept) fut trouvé par la décision de la séparation de l’Eglise et de l’Etat (décret du 21 février 1795) prise par la Convention après le rapport de BOISSY D’ANGLAS, député protestant et franc-maçon, séparation qui fut abolie par le Concordat de Napoléon en 1801.

Nous avons donc en ces actes symboliques de 1789 à 1795, l’essentiel des piliers fondateurs sur lesquels se bâtit ensuite en France le concept philosophique humaniste de la laïcité émancipatrice (à partir des principes de liberté individuelle et d’égalité en droit) avec l’obligation morale et juridique de les faire accepter par tous les responsables religieux , en considérant que le principal moyen juridique de type constitutionnel nécessaire pour l’Etat républicain est la séparation des Eglises et de l’Etat.

Nous anticipons évidemment, mais cela nous est permis par l’enseignement que nous procurent symboliquement les actes fondateurs de la laïcité émancipatrice que nous venons de décrire, pour affirmer avec force qu’ils récusent, de par nature, toutes les dérives inventées par la suite du mot laïcité :

- la laïcité communautariste dite ouverte ou moderne (de l’Inde aux pays anglo-saxons), voire définie comme positive chère à Sarkozy,

- la laïcité totalitaire athéiste qui sévissait dans l’ex-URSS,

- la laïcité dictatoriale de l’Etat qui impose, surveille et nomme les clercs d’une ou des religions (exemple de la Turquie), et bien sur toute laïcité de système laïciste dont celui fondé sur le dogme d’une frontière définie arbitrairement à l’avance et restrictive entre sphère privée et sphère publique comme veut l’imposer dans l’Union des Familles Laïques (UFAL), Marie Perret, leur philosophe-maison.

Nous allons aborder tous ces aspects dans les articles suivants.

Valentin Boudras-Chapon

Commenter cet article