SPECIAL MAI 68, Mai 68, un rendez-vous manqué avec la laïcité

Publié le par Comité 1905 Draguignan

mardi 29 avril 2008, par Guylain Chevrier


Si on écoute les médias, on a bien du mal à se faire une idée de ce que furent les événements de Mai 68 et ce dont on croit pouvoir en hériter. En réalité, il y eu deux mouvements qui les marquèrent, l’un étudiant et l’autre ouvrier, qu’on ne peut confondre, tout en ayant été liés. Ils recouvrèrent des aspirations bien différentes. Par-delà le rôle qu’ils ont joué sur l’évolution de la société française, il y a aussi ce qu’il reste à en attendre vis-à-vis des enjeux actuels de changement de société face à l’entreprise libérale, et la place qu’y tient la laïcité.

Mai 68 n’aurait débouché sur rien, ce n’aurait pas été une révolution mais une catharsis, un cursus d’utopies irresponsables, les critiques de la société de consommation d’alors ayant depuis trouvé à se dissoudre dans l’écologie… Circulez, y-a rien à voir ! Comme aime à le souligner Dany le vert, s’il ne regrette rien de sa participation aux événements, il se félicite que Mai 68 n’ait pas réalisé des buts révolutionnaires qui semblent l’effrayer aujourd’hui. Comme bien d’autres acteurs de cette histoire, il est passé à l’ennemi…

Cette référence à Mai 68, si elle est sujette au débat, à toutes les critiques et les réinterprétations aussi, a sans doute à voir avec un enjeu de mémoire où se joue l’inspiration que pourraient y trouver d’autres luttes. Il est donc ici bon pour d’aucun, de détourner l’attention. C’est plus qu’une meilleure raison d’y revenir.

Révolte contre les conventions et naissance d’un nouvel individu

L’Etat d’alors, celui d’une Ve République tout à la gloire du Général de Gaulle, apparaissait comme un instrument au service des puissants, d’un capitalisme monopoliste, dans un contexte de développement des richesses et de progrès scientifiques prometteurs d’émancipation, mais aux bénéfices réservés à une frange étroite la plus aisée de la population. La société de consommation était mise au pinacle en même temps que les moyens des familles ouvrières restaient très en retrait de l’offre. La guerre du Vietnam menée par l’Amérique impérialiste et ségrégationniste d’alors, soutenue par tout l’Occident en plein contexte de guerre froide, montrait encore ici l’autorité des Etats comme représentants des intérêts contraires à la justice et à la liberté. Les élites se reproduisaient entre elles, et la norme s’identifiait à un conservatisme insupportable, avec son paternalisme omnipotent et autoritaire.

Le nombre d’étudiants était passé de 200 000 en 1960 à 500 000 en 1968 pour répondre à de nouveaux besoins de formation de cadres. Avec ses amphis surchargés, l’Université apparait alors comme une nouvelle société qui s’éveille. La télévision est entrée dans les foyers qui créée un nouveau rapport à la communication, à l’accès à la connaissance, à une modernité qui est partout sauf dans les mœurs. On commence seulement à ouvrir des lycées « mixtes », les filles ne sont pas autorisées à porter le pantalon ! La revendication des étudiants d’avoir des cités universitaires où puissent se mélanger garçons et filles, représentait à elle seule l’évolution des mœurs en cours, buttant sur la réalité.

Par delà les réalisations matérielles qui s’offrent à l’horizon de leurs études et qui règlent d’emblée la question de leur avenir, c’est du coup celle de leurs désirs, de ce qu’ils font faire de leurs vies déjà pré-imprimée qui peut trouver à s’exprimer. Ils sont la nouvelle élite de la société à venir et ne se voient pas rempiler dans les pas de l’establishment qui a déjà écrit le scénario de leur vie. Les choses ne tiennent plus.

C’est la révolte étudiante, avec ses barricades, qui pose la question en grand de l’individu, de son autonomie, de son droit à décider de lui-même, et en dehors des modes et des codes préexistants. La jeunesse qui porte le savoir, à laquelle on prédestine le rôle d’encadrement et d’organisation de la société industrielle à l’âge de la grande consommation, veut soudain rêver par-delà ce qu’elle matérialise. La liberté devient la possibilité de refuser ce rôle. Il y a soudain un immense besoin de libération, de défoulement face à ce matérialisme vulgaire, une envie folle d’exister devant ce formatage, de vivre l’instant présent, de « prendre son pied » en dehors des conventions.

Ce besoin de libération touche plus fortement encore les femmes à la mesure des retards accumulés. Elles s’empareront de cette dynamique pour conquérir de nouveaux droits, préparer la libre disposition de leurs corps et du droit à l’avortement, le choix de leur maternité par l’accès à la contraception. L’aspiration à l’égalité devait dans ce contexte bouleverser le rapport à l’autre sexe et aux mœurs, sonnant le glas de la puissance paternelle à la faveur de l’autorité parentale commune, déjugeant au passage l’homosexualité.

Il devait surgir, du souvenir des barricades de Saint-Germain des Pré et de la rumeur ouvrière des manifestations, une nouvelle université ouverte aux travailleurs, qui s’est depuis faite une réputation et un nom, Paris VIII !

Mai 68, dernier tournant victorieux de la lutte des classes

Le 13 mai 1968, étudiants et travailleurs défilent ensemble mais sans se mélanger, c’est en soi déjà une révolution. La révolte étudiante, meurtrie par les violences policières, a joué son rôle de détonateur du côté de la classe ouvrière qui emboite le mouvement, après des années de luttes sociales épars et de revendications restées sur leur faim.

Si Mai 68 est aujourd’hui autant controversé, c’est parce qu’il s’agit là de la dernière référence en France à un mouvement social de cette ampleur, non contre quelque chose, mais porté par des revendications qui obtinrent gain de cause, et ce plus loin encore que ce qu’elles envisageaient, à la mesure de ce qu’il fit trembler. Dans un récent documentaire de Patrick Rotman qui s’y rapportait, si les accords de Grenelle y étaient évoqués, on ne rappelait nullement la conquête que ceux-ci avaient bien pu représenter dans le prolongement des grands acquis du Front populaire.

Le 27 mai, les accords de Grenelle sont signés à 7 heures du matin, après une nuit blanche. La France entière, privée d’essence et de téléphone, respire au rythme de ses transistors, qui répande la nouvelle : 35 % d’augmentation du SMIC, le relèvement en deux étapes des salaires de 10%, 20 % pour les bas salaires, une diminution du ticket modérateur de la sécurité sociale, une quatrième semaine de congés payés, une réduction d’une heure de la durée hebdomadaire de travail, l’abaissement de l’âge de la retraite, la reconnaissance de la section syndicale d’entreprise… Une révolution, rien de moins, d’autant que, à côté des revendications traditionnelles (augmentation des salaires, meilleures conditions de travail) naissent des revendications quantitatives (pour plus d’autonomie, responsabilité du salarié, autogestion des entreprises...). Il y a comme un moment de prise de conscience de leur force par ceux qui travaillent. Au plus fort du mouvement on atteint les 9 millions de grévistes. Dans tout le pays, les portes s’ouvrent à n’importe quel citoyen, à défaut de prendre la bastille on a pris la parole, une parole qui se libère et va devenir pendant plusieurs semaines la raison d’être des Français.

Un rendez-vous manqué avec la laïcité

Mai 68 a été fait de deux essences radicalement différentes, voire opposées. Les deux mouvements qui l’ont constitué, l’un étudiants et l’autre ouvrier, avaient des causes et des buts bien différents, même si chacun avec ses raisons dénonçait le pouvoir en place, l’état des choses qui ne pouvait plus durer, même s’ils s’étaient entraînés l’un l’autre, sans pour autant fraterniser.

A chacun d’eux il manquait une dimension, celle de la laïcité, pourtant seule à pouvoir donner de la perspective à ces combats d’émancipation pour un monde meilleur en faisant tout tenir ensemble, de l’égalité économique et sociale à la liberté inaliénable de l’individu. D’un côté, les représentants de la classe ouvrière puissante de ces années là, sous l’influence d’un modèle communiste de lutte des classes, pour ne pas dire d’un modèle soviétique, rigide et disciplinaire, ne voyaient dans l’individu qu’un fauteur de trouble, la démocratie, que comme un instrument au service de la bourgeoisie, le salut de chacun résidant dans sa mise à disposition de la grande cause. L’individu sujet, libre de penser et d’agir, propriétaire de son libre-arbitre, trouvait ses limites dans une notion de la conscience de classe qui voyait dans les étudiants le désordre face à l’ordre planifié du socialisme.

Mais la liberté de l’individu découle des libertés publiques, n’en déplaise à cette forme du communisme, dimension qui lui est essentielle et en dehors de laquelle il n’a pas d’existence propre. Il en partage même la responsabilité, en tant que bien commun, avec la communauté de citoyens à laquelle il appartient. Elle est une des valeurs constitutives de la laïcité et condition première de la démocratie. La question des Droits de l’homme en regard du « socialisme réel » restait taboue, celui-ci ne piétinant pour autant pas moins les libertés individuelles et ce, bien après la reconnaissance des crimes du stalinisme.

Pour autant, l’honneur du PCF fut, en dehors de sa participation à la victoire du mouvement de mai en France, d’avoir su dire « Non » à l’invasion soviétique de la Tchécoslovaquie mettant fin au printemps de Prague. Il avait bien été confusément compris, que là se jouait le sort d’un socialisme à visage humain, qui fit long feu et représenta un tournant décisif dans la bataille perdue du communisme contre le capitalisme.

De l’autre, des étudiants, « fils à papa », s’étaient révoltés contre l’autorité, le conformisme, porteurs de nouvelles mœurs, qui faisaient passer un individu sujet de ses désirs au devant de l’histoire pour lequel le moi était devenu le tout. Les valeurs républicaines ancrées dans le sens de l’intérêt général, laïcité en tête, passaient aux yeux de cette révolution là pour pertes et profits, l’individu ne pouvant exister qu’en affirmant par dessus tout, son droit propre au plaisir et à la différence, dans le mépris de tout le reste.

La perte de sens des valeurs communes qui en résultait préparait, malgré elle, à travers cette dynamique de l’individu détaché de la cause commune, la dynamique d’un droit à la différence se réalisant finalement dans la différence des droits contre la société, contre l’égalité. Mais Mai 68, qui a vu la libération de l’individu des anciennes normes s’opérer en en faisant une sorte d’électron libre absolu, n’était pas redevable comme on l’en accuse parfois, du détournement qu’en fit ensuite le libéralisme, pour y faire s’engouffrer un individu dépouillé du sens commun et livrable à toutes les fractions, à toutes les divisions, à une politique des identités à laquelle le communautarisme prend sa source, dans le projet d’assurer ainsi la pérennisation du système. « Diviser pour régner », on en connait la formule.

La laïcité, condition de tout changement de société

L’ignorance que ces deux mouvements ont nourrie à l’égard de la laïcité, nous en payons encore le prix, car elle pèse sur tout projet de changement de société face au libéralisme. Cette prise de conscience est sans doute la condition aujourd’hui à toute nouvelle libération où puisse se réconcilier lutte des classes et individu-sujet. S’il y a un héritage à penser, c’est à l’aune de ce constat, celui de l’indissociabilité de la liberté avec l’égalité et la fraternité, pour porter dès lors, haut et loin, l’idéal d’une République pleinement laïque et sociale.

Guylain Chevrier

historien

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