Conférence "La laïcité en France vue à partir de la laïcité dans le monde"

Publié le par Comité 1905 Draguignan

Le cercle de dracénie "Pensons par nous mêmes"
a organisé le 18 mars 2008 cette conférence dont voici la trame,
et encore un grand merci à notre conférencier JP Villain
Inspecteur Général de l'Education Nationale,
Directeur Général de la Mission Laïque:
Introduction  
  • Dans le grand débat sur la laïcité réapparu il y a une vingtaine d’années avec l’affaire du foulard de Creil, débat animé, repris, lors de la loi de 2004 sur les signes religieux ostensibles à l’école, puis exacerbé récemment par les déclarations pour le moins étonnantes de notre Président de la République, (discours de Latran) avec la mise en parallèle du prêtre et de l’instituteur, et avec la stigmatisation d’une laïcité périmée, il y a une chose qui m’a profondément étonné, et en laquelle je vois précisément une des raisons de notre désarroi laïque d’aujourd’hui, c’est que personne ou presque pendant toute cette longue période ne s’est vraiment intéressé au point de vue de l’étranger, à ce que les étrangers pensaient, désiraient ou mettaient aujourd’hui en œuvre de la laïcité.

 Au fond tout s’est passé dans nos débats comme si, par vanité française, à moins que ce ne soit par oubli de l’attention à l’autre et de la générosité élémentaire qui devraient selon moi toujours connoter la laïcité, comme si donc nos débats ne devaient être qu’une affaire franco-française, et comme si la perception de la laïcité dans le monde ne devait plus nous intéresser, alors même pourtant que nous continuons à considérer que notre laïcité est une valeur universelle dont nous serions les dépositaires élus. Comme vous le savez, je suis actuellement directeur général de la Mission laïque française, et c’est de ce lieu là que je voudrais donc vous parler. Je crois en effet que c’est un bon observatoire pour traiter de la laïcité dans le monde.  Un mot donc, avant de traiter notre sujet, sur la MLF : c’est une association 1901, créée en 1902 par les Républicains de l’époque, et qui a pour objectif de répondre partout dans le monde aux demandes de scolarisation française. C’est donc une mission mais une mission qui est le contraire d’une mission impérialiste, car elle s’attache à répondre à des sollicitations et jamais à les imposer. C’est pourquoi dans nos écoles, on compte 85 % d’étrangers et que, du coup, il ne vous étonnera pas qu’outre la qualité pédagogique (95 % de reçus au Bac) nous avons aussi pour ambition d’être, modestement, des vecteurs de rencontre et d’amitié entre les cultures, sous le chapeau précisément de la laïcité. La MLF est donc, pour toutes ces raisons, un bon observatoire de la laïcité dans le monde.  Or c’est là, à mes yeux, je le redis, une chose un peu étonnante que ce fait que notre débat sur la laïcité ne se soit pas intéressé davantage au point de vue de l’étranger -       Qui sait par exemple, qu’en 5 ans, les effectifs de la Mission laïque française se sont accrus de 50 % ?-       Qui sait que nous avons ouvert trois écoles au Texas ? -       Qui sait que l’an dernier nous avons ouvert une école à Al Khobar, en Arabie Saoudite ?-       Qui sait, enfin, qu’au moment même où la France, pays laïque, a été agitée par des problèmes de voile, nous n’en avons eu nous, aucun, au Liban, au Maroc, en Égypte, pays pourtant constitutionnellement non laïques. En fait, en 2004, nous avons rencontré un problème, un seul, à Tripoli, au Liban : provenant d’une famille française du 93 émigrant au Liban et sollicitant là-bas les mêmes droits qu’ici … C’est au regard de ce type de constats que votre sollicitation d’aujourd’hui m’est apparue intéressante et méritoire. En effet, indépendamment du fait qu’au plan éthique elle nous amène, pas simplement en paroles mais authentiquement, à renouer avec l’idée d’universalité qui est un des constituants de la laïcité, je fais l’hypothèse qu’elle devrait nous aider en même temps à y voir plus clair dans la compréhension même de notre laïcité française que notre indifférence aux Autres a peut-être fini en définitive par brouiller à nos propres yeux.   

Le niveau 0 – le niveau des contresens

 J’ai décidé de structurer mon exposé en quatre temps.  A y regarder de près, en effet, la compréhension de la laïcité et a fortiori de la laïcité dite à la française est loin d’être homogène à travers le monde, et, naturellement aussi, en France même.  Cette hétérogénéité est source de nombreux malentendus et de nombreuses controverses. Elle tient selon moi au fait que la notion de laïcité n’est pas simple mais complexe et qu’elle conjugue plusieurs acceptions qu’il importe simultanément de prendre en compte. Au dessus d’un niveau que j’appellerai le niveau 0 de compréhension de la notion, dont je vous montrerai qu’il est le niveau des contresens absolus sur la notion, je dégagerai trois niveaux de significations distincts, dont j’essaierai, chemin faisant, de montrer combien ils sont tous les trois essentiels à la compréhension de la notion, à condition qu’on sache les articuler et en plus dans le bon ordre.  Le niveau 0 : c’est le rejet, le refus pur et simple de la notion, la condamnation.Nombre de pays, il faut commencer par le dire, demeurent à ce niveau et notamment naturellement tous les pays qui se réfèrent dans leur constitution à un dogme religieux, même si – on le verra aussi – plusieurs de ces pays ont tendance aujourd’hui à passer à un autre niveau que le niveau 0, à savoir le niveau 1  Exemple 1 : l’OSUI au Maroc (le mot « laïque » est banni) : la MLF n’a pu intervenir au Maroc ès qualités. Elle a dû intervenir sous un « faux nez », l’OSUI Exemple 2 : la traduction interdite  Égypte d’aujourd’hui (salon de l’éducation d’Alexandrie)  (NB d’aujourd’hui car jusqu’en 1956, 25 écoles)Il ne suffit pas de constater. Il faut aussi comprendre. Pourquoi cette opposition ?  2 idées sont invoquées par les tenants de ce niveau 0 1)     la laïcité serait un dogme qui s’oppose à la croyance.Laïque signifierait athée ; un laïque serait un adversaire du religieux ; ce serait un tenant toujours plus ou moins larvé d’un athéisme larvé ð donc la laïcité serait une menace à la liberté de conscience, à la liberté de croire. 2)     2ème idée : en portant atteinte à la liberté de la croyance, et a fortiori de la croyance majoritaire, de la croyance inspirée de la tradition, la laïcité serait une menace à l’unité d’une nation. Elle présenterait le risque de la division. Elle serait une force décapante et délétère qui dissoudrait l’unité sociale indispensable à la bonne marche d’un pays.  On fait donc à ce niveau un double procès à la laïcité : 

  1. La laïcité serait atteinte à la liberté

 

  1. La laïcité serait atteinte à l’unité.

 Or, si on y réfléchit bien, à ce niveau basique, on ne peut manquer de noter que c’est exactement le contraire de ce que – on le verra dès le niveau 1 – la laïcité cherche précisément à réaliser: à savoir la liberté des consciences, et l’unité autour de l’État assurée justement par la liberté des consciences privées.  C’est dire qu’au niveau 0, la laïcité est comprise à l’inverse de ce qu’elle est. Du coup, on comprend que pour les tenants de cette position il finit par devenir cohérent de se vouloir et de s’affirmer anti-laïque au nom même de la défense de la liberté. La vraie liberté de façon paradoxale devrait se construire dans le rejet de la laïcité. Vous voyez bien, ici, l’ampleur du malentendu auquel nous sommes confrontés et combien ce malentendu témoigne d’une résistance forte à l’égard des valeurs universelles de liberté de conscience et d’opinion. Au demeurant, il convient d’ajouter que ce serait une erreur que de croire que ces résistances ne seraient plus à l’œuvre en France même. En effet, on les voit ressurgir régulièrement. Ainsi, dans le débat français que nous avons eu sur le voile, nous avons nous-mêmes vu et entendu ces arguments là. On y a opposé la fausse laïcité qui contraindrait les personnes et une vraie laïcité, qui serait une vraie tolérance aux droits de chacun. Au nom de la laïcité, on a ainsi entendu qu’il aurait justement fallu accepter le voile.  Or, il s’agit là pour le coup d’un grave contresens : la laïcité est en effet, dès son premier niveau de compréhension, que nous allons étudier mieux d’ici peu, fondamentalement un droit et un devoir pour les citoyens. Et c’est ce « et » qui est important. Or à travers le contresens précédent on voit qu’on a créé une notion de vraie laïcité qui pourrait être simplement et exclusivement réduite à un droit pour les individus et pour les communautarismes mais à un droit non corrélé, non associé à un devoir. Le dualisme droit / devoir inhérent à la notion de laïcité s’y trouve amputé et réduit et c’est de cette amputation que naissent les contresens. 

Premier niveau : l’acception métaphysique et morale

 Passons donc à un niveau supérieur de compréhension. On y  évite les contresens du niveau 0. Les pays que nous allons rencontrer à ce niveau ne se disent pas laïques et le mot laïque ne figure même jamais dans leur constitution. En effet, le concept de laïcité inclut plusieurs acceptions  auxquelles ils n’adhèrent pas.  Mais en revanche, dans la mesure où ils évitent les contresens du niveau 0, on peut dire que dans un certain sens, ils partagent déjà malgré tout un premier niveau d’acception de la laïcité.  Les contresens du niveau 0 sont écartés et condamnés. Pour ce qu’il en est du premier contresens – la laïcité serait atteinte à la liberté- il est facilement réfuté en ce que on peut aisément faire valoir aux pays qui auraient des craintes à ce sujet que dans les pays laïques la laïcité ne s’oppose pas à la croyance. On peut facilement montrer combien les cultes ne sont pas interdits et qu’au contraire la liberté de culte y est totale. La liberté de culte mais aussi, c’est vrai, la liberté de ne pas en avoir. En d’autres termes, le procès fait à la laïcité selon lequel elle s’apparenterait à une croyance et a fortiori à un dogme antireligieux ne tient donc pas devant le réel, à condition bien sûr que la bonne volonté ne soit pas aveuglée par des convictions a priori.  Pour ce qu’il en est du second contresens, les pays du niveau 1 pensent, là aussi,  tout le contraire de ceux du niveau 0. Alors que ceux-ci pensaient que la laïcité est source de divisions au sein de la nation, les pays du niveau 1 pensent tout le contraire. Ils considèrent en effet qu’à chaque fois qu’une nation enracine son identité et son devenir dans un droit religieux, alors elle s’expose précisément à la division et à la violence fratricide. Toute querelle religieuse sur tel ou tel point de dogme devient source de divisions de tensions et de violence. Toute divergence devient une hérésie et toute hérésie devant être combattue, on est nécessairement conduit à des affrontements qu’on ne peut résoudre que par la violence, l’exclusion ou la mort. C’est pourquoi, face à de tels maux régulièrement résurgents, de nombreux pays, qui ne se disent pourtant pas laïques, épousent désormais profondément cette détermination de la laïcité : la laïcité assure la paix dans l’espace civil.. Quels exemples donner de pays qui ont compris cela, et qu’on peut donc considérer comme ayant atteint le niveau 1 de la laïcité ?  J’ai envie d’en citer plusieurs. Il s’agit à chaque fois de pays qui ne se disent pas laïques, qui n’ont pas  inscrit la laïcité dans leur constitution, mais qui, néanmoins au regard de ce que je viens de vous dire en épousent ce premier niveau de valeurs induites.  -         En tout premier lieu, d’abord, le Liban (pays pluriconfessionnel, s’il en est : parler de la constitution libanaise et de la MLF au Liban depuis 1909, ouverture du GLFL pendant la guerre, etc …) où la laïcité s’avère un vrai trait d’union de paix entre les communautés ;-         Le Maroc de Mohammed 6 ;-         Le Qatar ;-         Plus largement tous les pays dits démocratiques USA et pays européens notamment Au fond, dans tous ces pays, comme vous le voyez, on adhère à une certain champ de valeurs effectivement porté par  la notion de laïcité, dans la mesure  où, non sans raison, on l’associe aux principes qui fondent une démocratie : à savoir l’égale affirmation de droits mais aussi de devoirs pour ceux qui se revendiquent de la liberté d’opinion.  Ce faisant, on se situe assurément  dans le sillage de la déclaration des droits de l’homme de1789 de même qu’on adhère à la philosophie des droits de l’homme inscrite dans la déclaration universelle des droites de l’homme de 1948. En définitive, la laïcité peut s’y traduire comme un synonyme de civilité, comme me le disait récemment un interlocuteur égyptien, soucieux de ne pas voir son pays rebasculer dans le dogmatisme religieux. Elle relève en effet d’une problématique avant tout  métaphysique et morale selon laquelle au-dessus de toute considération à proprement parler politique, il convient  de définir et de reconnaître l’homme dans son individualité, comme dans son organisation sociale, comme un être régi par le Droit – droits et devoirs – autrement dit comme un être à la fois de liberté mais aussi pénétré quel qu’il soit, où qu’il soit, quelle que soit sa race et sa confession, par une valeur tout à fait première et supérieure à lui : la Justice.  C’est dire que cette acception de la laïcité est en tant que telle déjà importante, même si, nous n’allons pas tarder à le voir, elle n’est pas pour autant suffisante pour définir la laïcité. Au fond, cette idée que de nombreux pays étrangers se font de la laïcité n’est pas totalement fausse, et il importe de savoir la défendre, mais elle n’est pas totalement vraie non plus. Elle est partielle. 

Deuxième niveau : l’acception politique

 Cependant, pour comprendre la laïcité à la française, on ne peut se limiter à ce niveau 1. Pour ce faire en effet il importe de passer à un autre niveau que celui des simples valeurs morales et métaphysiques (encore que le mot « simples » ne convienne pas, tant il est déjà difficile de les mettre en œuvre). Il faut passer de cette acception à une acception située à un autre niveau, qui est celui d’une détermination  politique de la laïcité au sens où la politique se définit comme ce qui concerne la gestion concrète et pas seulement abstraite de l’espace public, autrement dit comme ce qui concerne le fonctionnement de l’Etat.  Est laïque dans cette acception un Etat qui tient en tant qu’Etat à être soustrait dans son fonctionnement à l’influence des clergés. Tous les Etats qui inscrivent la laïcité comme concept dans leur constitution adhèrent à cette acception. Ils ne sont pas seulement démocratiques ; ils vont plus loin. Ils affirment une volonté d’indépendance de l’Etat par rapport au religieux, même si on le verra les modalités de cette mise à distance prennent des formes différentes selon les pays qui la revendiquent.  Le niveau 2 suppose la maitrise et l’acceptation du niveau 1. Mais il le dépasse. Il est articulé au niveau 1 mais il ne s’y limite pas. On pourrait dire qu’il tire au niveau politique et plus seulement au niveau moral les conséquences pour l’État de la reconnaissance par les citoyens de l’importance du niveau 1.  Pourquoi en est-il ainsi ? Qu’est-ce qui justifie l’articulation du niveau 1 avec un niveau 2 de nature politique ? La réponse est la suivante : au niveau 1,  la diversité des opinions est certes acceptée ; elle est plus précisément tolérée. Pour autant, n’importe quel citoyen de quelque opinion que ce soit est-il en mesure d’accéder à des responsabilités dans la conduite de l’Etat ? La réponse est évidemment  non dans la plupart des cas. Mais en même temps, il est cependant des cas où on peut répondre oui à la question. C’est ce « oui si » qui nous fait passer au niveau 2. La réponse est « Oui, si » l’Etat en tant que tel est soustrait à l’influence des clergés et des forces cléricales.  C’est là un saut qualitatif important qui ajoute aux déterminations du premier niveau de nouvelles déterminations tout aussi importantes. Il ne s’agit plus seulement de tolérer des confessions différentes, il s’agit surtout d’intégrer pleinement tous les citoyens à la marche de la cité. En d’autres termes, la problématique n’est plus simplement celle de la tolérance; elle devient celle de l’intégration. Il y a là un saut considérable que nous sommes encore bien loin d’avoir totalement franchi en France, c’est le moins qu’on puisse dire. Mais en tout état de cause, la laïcité se joue conceptuellement là. Elle refuse de concevoir la cité comme juxtaposition tolérée des communautarismes. Elle va plus loin, elle vise l’intégration de tous les citoyens. Comme vous le savez, ce niveau 2 prend appui en France dans la loi de 1905, de séparation de l’Église et de l’État. Son premier article, qu’on oublie souvent est clair. Il ne concerne pas encore l’État comme le fera le reste de la loi. Il concerne la République comme régime politique et il en dit : « la République assure la liberté de conscience (et) elle garantit le libre exercice des cultes (…) ». En d’autres termes, l’article 1 redit fortement le niveau 1.  Mais, dès son article 2, la loi va constituer un dépassement de ce niveau 1. Cet article 2 stipule : « la République ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte ». En d’autres termes, autant dans son article 1, la République affirmait la liberté de conscience des individus ; autant dans son article 2, elle assure l’indépendance de l’État par rapport aux croyances qui peuvent être les leurs. C’est ce balancement opéré du niveau des citoyens à celui de l’État et la combinaison des deux niveaux qui définit classiquement la laïcité à la française : non seulement donc la liberté des consciences, mais l’indépendance absolue de l’État par rapport aux croyances et aux clergés. Notons que le texte est très fort : la République ne salarie ni ne finance aucun culte. Mais avant même cela, il est dit qu’elle ne les reconnaît pas, ce qui est incroyablement fort et bien éloigné du « discours de Latran ». Toutefois il ne faut pas se méprendre. La force des termes, ne pas reconnaître, ne signifie pas une volonté de rejet. C’est l’inverse. La République ne reconnaît pas les cultes non parce qu’elle les renierait ou parce qu’elle voudrait interdire leur exercice. Elle ne les reconnaît pas parce que justement dans cette non-reconnaissance, elle trouve la condition de possibilité de réaliser l’ambition de l’article 1.  Pour un républicain français, la laïcité ne saurait se réduire à la seule démocratie. Celle-ci, globalement, qualifie le niveau 1 mais ce niveau est insuffisant pour la dire toute entière. Vous vous rappelez à cet égard le débat des années 85-90 entre les républicains et les démocrates. Pour un Républicain, la République est démocratique bien sûr, mais elle n’est pas laïque parce qu’elle est démocratique. Elle est laïque si elle répond non pas à une seule condition mais à deux exigences : la liberté des citoyens certes, mais aussi l’indépendance de l’État par rapport aux Églises. Pour un républicain français, sans indépendance de l’État, point de garantie de la vraie liberté des consciences. Point de certitude en effet que sous couvert d’une loi ou des lois qui doivent s’imposer à tous, ne réapparaitraient pas, ici ou là, des régimes de législation particuliers autorisés à terme à faire pression sur tous pour s’imposer à eux.  Force est de constater que c’est là une position difficile à comprendre pour de nombreux étrangers car ils ont tendance à considérer que la non-reconnaissance des cultes par l’État, et a fortiori leur non-subventionnement, est la preuve que la laïcité est un refus des croyances et donc une atteinte à la liberté ce qui nous ramènerait ainsi au niveau 0. Qu’en est-il dans le monde à cet égard ?  Trois constats s’imposent :  1er constat : autant la laïcité au sens 1 est finalement assez répandue, autant le nombre de pays qui se disent laïques au sens n° 2 est très limité. Le nombre de constitutions qui donnent une place à la notion elle-même n’a pas besoin des doigts des deux mains. En Europe, on a l’exemple du Portugal. A ses marges ou dedans, comme on veut, on a la Turquie. En dehors de l’Europe, on peut citer  la Syrie et l’Uruguay. C’est presque tout.  2ème constat : Ce nombre est d’autant plus limité que, dans la réalité, l’affirmation constitutionnelle de séparation de l’Etat et des clergés, constitutive donc de  la notion de laïcité,  s’exprime selon des modalités d’application qui ont souvent peu à voir avec ce que nous connaissons en France. C’est ainsi qu’au Portugal les membres du clergé continuent à être rémunérés par l’État dans le cadre d’un concordat passé avec l’Église. C’est ainsi qu’en Turquie, on a un exemple dans l’autre sens, dans la mesure où c’est l’État qui nomme et destitue les imams, ce qui, évidemment, aboutit à ce que certains assimilent laïcité à un contre pouvoir religieux ou encore à une force d’opposition au religieux. 3ème constat : La France elle-même, il importe de le dire, n’échappe pas à ces difficultés de mise en œuvre de la neutralité de l’État. Déjà faut-il commencer par dire qu’aujourd’hui encore, elle n’est pas appliquée totalement sur le territoire national. Bien sûr, vous le savez, l’Alsace et la Moselle sont ainsi toujours sous le régime concordataire. On sait déjà moins qu’en Guyane, le culte catholique et lui seul reste financé par l’État ; et qu’à Mayotte le droit qui s’applique est le droit musulman. Il faudrait aussi naturellement parler du financement des écoles privées dont chacun reconnaît qu’il est un aménagement somme toute particulier de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Et nous ne parlerons guère plus avant ici des déclarations de notre actuel Président de la République qui auraient tendance à ouvrir la voie à des évolutions, en fait à des régressions,  plus radicales. C’est pourquoi je voudrais à présent alerter sur cette dérive, mais aussi nous amener à nous interroger à son propos. Il me semble en effet que ces attaques graves faites à la laïcité ne proviennent pas seulement d’un retour offensif du religieux, et du clérical, mais qu’elles expriment aussi une vraie interrogation de tous ceux qui ont du mal à comprendre pourquoi l’État devrait être neutre, si cela paraît s’opposer à la croyance majoritaire. Il y a là une vraie tension : comment concilier liberté des consciences et identité des peuples ? C’est par exemple le cas en Turquie où pour les raisons que je vous disais la laïcité est vécue par beaucoup de citoyens comme élitiste, anti religieuse et anti populaire. Comment surmonter cette difficulté ? À mon sens, on ne peut la résoudre que si on prend en compte un 3ème niveau, qui seul permet d’échapper à la tension exacerbée des deux premiers niveaux, parce qu’il permet de les mettre en perspective en définissant non seulement les conditions de la laïcité mais surtout sa finalité et son horizon de valeurs attendu. Ce 3ème niveau est très important alors qu’on a en général tendance à l’oublier, c’est un niveau épistémologique.  Or, à cet égard autant les étrangers ont du mal à saisir l’articulation des niveaux 1 et 2, autant parfois ils me donnent l’impression de comprendre, mieux que nous, l’importance et le sens de cette détermination épistémologique.  

3ème niveau : l’acception épistémologique

 J’ai fait faire, il y a deux ans, un sondage dans nos établissements auprès des parents d’élèves pour mieux savoir pourquoi ils avaient fait le choix pour leurs enfants d’une scolarisation française et d’une scolarisation française laïque. Et ce qui m’est apparu étonnant, c’est que de nombreuses familles faisaient ce choix non seulement pour la qualité de notre pédagogie mais aussi à cause de sa laïcité proclamée.  Or, en disant cela, ils ne faisaient référence ni à la liberté de conscience, ni à la neutralité de l’État. Ils faisaient référence à autre chose : à l’idée que le savoir, l’accès au savoir, qu’ils veulent pour leurs enfants devait être protégé, tenu à l’écart de toutes problématiques catéchétiques d’adhésion à une croyance.  La laïcité n’y est plus seulement vécue comme neutralité, acceptation de la diversité de croyances plurielles. Elle est plus profondément reçue comme une posture intellectuelle d’exigence de dépassement de l’esprit humain vers un savoir plus riche, plus plein, plus sûr. En d’autres termes, ce que les étrangers apprécient avant tout dans la laïcité à la française c’est souvent au-delà des niveaux 1 et 2, son horizon culturel, qui en fait bien plus qu’une neutralité par rapport aux croyances : une valeur à part entière, autonome et forte, à savoir une tension d’un esprit libre vers le savoir et donc vers un éclairage de sa liberté.  Au fond les étrangers se souviennent mieux que nous de la forte phrase de Montesquieu : « il ne suffit pas qu’un peuple inscrive la liberté dans sa constitution pour être réellement un peuple libre. Encore faut-il qu’il soit un peuple éclairé, car un peuple ignorant, même avec une constitution libre, est toujours dans la servitude ». Cette conviction est essentielle. Elle nous dit qu’une liberté non éclairée par le savoir est à la fois une fausse liberté et une liberté dangereuse. En cela, elle fait de la laïcité le vecteur et la valeur nécessaires pour passer de la liberté à la responsabilité. Il faut dès lors en tirer plusieurs conséquences concernant respectivement les liens qui lient la laïcité et la liberté, (autrement dit la laïcité et le premier niveau)  la laïcité et la neutralité de l’Etat (autrement dit la laïcité et le deuxième niveau) ainsi que notre combat laïque à venir.  

  1. Au regard du premier niveau d’acception, le niveau moral ,la prise en compte de l’acception épistémologique nous amène à affiner notre conception de la liberté en  distinguant plus clairement une conception seulement libérale de la liberté, d’une conception proprement civique de la liberté. Si la liberté formelle de l’homme consiste dans un droit qui lui est donné d’avoir les opinions de son choix, la finalité de cette liberté ne saurait se réduire à cette posture. Telle est la position civique, qui nous fait passer en définitive de la liberté à la responsabilité. Justement, parce qu’il est libre, l’homme a l’ardente obligation de s’interroger sur les moyens de faire le meilleur usage de cette liberté. Il ne saurait se limiter à sauter comme un cabri, de ci de là en disant « je suis libre ». Encore faut-il qu’il cherche à faire le meilleur usage de sa liberté et donc à  éclairer sa liberté. Et pour cela, précisément, il a besoin d’être aidé par l’État seul à même d’organiser une institution capable de remplir cet office. Et cette institution c’est l’École.

 Ainsi s’explique dès lors le rôle majeur dévolu par la République à l’école et la conjugaison sur nos frontons de la Mairie et de l’École. Corrélativement comment l’école pourrait elle promouvoir le savoir au détriment de la croyance, si elle devait être placée elle-même sous la tutelle d’un État asservi aux croyances ? La laïcité de l’école suppose donc la neutralité de l’État. Mais la neutralité de l’Etat n’est pas la fin de la laïcité. C’en est l’indispensable point de départ qui assoit ce que devra être l’Ecole pour la Nation, l’outil pour tous et pour chacun pour passer de la liberté formelle à la responsabilité partagée, ce qui explique dès lors très bien que tous ceux qui attaquent la laïcité, à l’étranger ou en France s’attaquent toujours préférentiellement à l’école.  

  1. Deuxième conséquence : elle concerne le rapport qui lie l’idée de laïcité à l’idée de neutralité. Ce qu’il faut dire à ce niveau c’est que si l’accès au savoir suppose la neutralité de l‘État, cette neutralité de l’État ne saurait être pour autant le dernier mot de la laïcité, puisqu’elle en est seulement la condition nécessaire, mais pas pour autant la condition suffisante. En un mot, elle en ouvre l’horizon, ce qui est tout le contraire de le clore.

 Elle est une condition nécessaire. Cela veut dire que sans neutralité de l’État, le passage de la liberté formelle à la liberté éclairée des citoyens risque toujours d’être un vœu pieux. Cela veut dire aussi que toute remise en cause de la laïcité de l’école changerait profondément la nature, les valeurs et les missions non seulement de l’École mais aussi de la République. Il importe donc à cet égard de la protéger absolument.  Mais en même temps, il importe aussi de ne point en faire une condition suffisante de la laïcité. Ce n’est pas la neutralité en soi qui est une valeur laïque ; c’est seulement la neutralité de l’Etat - ce qui est tout différent. Or, souvent, cette confusion est faite y compris par de nombreux laïques français qui ont fini par confondre la condition nécessaire de la laïcité avec sa condition suffisante.  Sa condition suffisante ou encore sa finalité, son espérance et son horizon, ce n’est pas la neutralité de l’État, c’est qu’en bout de course, les citoyens deviennent le plus éclairés possible, et donc les plus responsables possible, et donc les mieux à même ensemble de viser l’intérêt général. En confondant la laïcité avec sa condition nécessaire d’émergence, on rabat la notion de laïcité sur une forme de scepticisme ou de relativisme neutre, voire un peu mou, où l’État et la République ne seraient plus portés par des valeurs mais resteraient seulement passifs devant des croyances plurielles.  C’est une grave erreur. Comme le disait Jaurès, la laïcité est le contraire de la neutralité. Elle est en soi une exigence et une tension pour passer de la croyance vers le savoir. Elle est donc en soi une valeur spirituelle, j’ose le mot, où la confiance en l’Esprit qui cherche se conjugue avec le devoir qu’il doit lui associer de faire toujours le meilleur usage de cette liberté.  

  1. Troisième conséquence. Elle concerne l’action et le combat laïque. Nous serons d’autant plus forts à défendre la loi de 1905 que nous affirmerons ce point de vue que je viens de vous préciser, à savoir que la loi de 1905 ne définit pas ce qui devrait être considéré comme un dogme de la laïcité mais qu’au contraire elle définit seulement la condition politique nécessaire à un vrai développement de la laïcité.

 Aussi, à l’appui de cette invitation, je voudrais souligner en écho deux arguments complémentaires : 1)     Le premier : nombreux sont ceux qui croient que la laïcité est définie par la loi de 1905. Or, le mot laïque dans cette longue et importante loi, savez vous combien de fois il y figure ? Dix, vingt, trente fois ? Non aucune. C’est dire que la loi de 1905 est un acte politique majeur pour le développement de la laïcité, mais que cet acte ne suffit pas à dire la richesse de la notion, et qu’on pourrait même dire que ce n’est pas son objet, la loi de 1905 en permet l’émergence mais elle n’en dit pas le sens. C’est un point de départ indispensable, pas une fin. 2)     Le second : contrairement à ce qu’on pourrait penser, il n’est aucun texte qui nous dise que l’État en France doit être laïque. Sans doute implicitement doit-il l’être ; mais c’est au nom d’une ambition bien plus profonde qui concerne, bien au-delà de l’État, la République elle-même, ce qui est tout à fait autre chose. Ainsi notre constitution ne dit pas que l’État doit être laïque mais dans son article 1 que la République doit être « une, laïque, démocratique et sociale ». Autrement dit la laïcité de l’État n’est que la condition nécessaire pour construire ensuite ensemble la laïcité de la République. La laïcité n’est pas seulement une affaire qui concerne l’État. Elle le concerne certes mais, bien au-delà c’est une affaire nationale qui donne à tous et à chacun un idéal, un horizon et un devoir : la liberté de croyance, certes, mais aussi l’exigence de faire le meilleur usage de cette liberté grâce en particulier à l’indispensable appui de la connaissance.  

Conclusion

 

  1. La laïcité reste un combat à conduire. Peu de pays en ont une acception claire. Beaucoup font des malentendus.
  2. Mais, nous-mêmes faisons aussi des malentendus. Nous la réduisons nous aussi, souvent soit à un libéralisme mou, soit à la neutralité de l’État. Or elle n’est ni un dogme parareligieux ; ni le vecteur d’un consumérisme autorisé des croyances tous azimuts.

 Aussi, pour conclure, notre combat en France comme à l’étranger devra davantage dans l’avenir - droit et devoir – constamment, lui aussi, être double : lutter contre les prétentions toujours résurgentes des croyances et des clergés à régenter nos consciences et nos vies, mais en même temps défendre avec ardeur l’éducation, la recherche, la culture, l’école où se joue en définitive plus que jamais l’avenir et de la laïcité et de l’humanité. C’est dans ce double combat que nous ferons valoir que la laïcité est tout le contraire d’un dogme périmé, à savoir une vraie valeur moderne de dépassement continu des individus et des peuples dans une dynamique d’échanges sans cesse authentiquement partagés avec les autres et de tension vers une liberté mieux éclairée.C’est pourquoi, pour conclure, votre invitation m’est apparue porteuse d’analyses, d’espérance et d’engagement.  J’ai eu en effet le sentiment que votre invitation reflétait un vrai désir de vous sentir plus fort pour réaliser cette ambition. Et c’est pour cela, aussi,  que j’espère, quant à moi l’avoir aussi un peu  alimentée. Je vous remercie de votre attention.  

 Jean-Pierre VILLAIN 

Directeur Général de la Mission Laïque,

Draguignan, 18 mars 2008.

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