« Laïcité ouverte » : une notion-piège pour liquider la laïcité

Publié le par Comité 1905 Draguignan

mercredi 12 mars 2008, par Pierre Baracca


Cinq ans après la bataille pour obtenir la loi du 15 mars 2004 interdisant les signes et manifestations religieux dans le Service National Public d’Enseignement (de la maternelle au Bac), une partie du PCF, de la LCR, des syndicats (CGT, FSU, SUD, etc.) et les mouvances associatives qui gravitent autour ( direction du MRAP, de la LDH, etc.) continuent à demander la « Laïcité ouverte », pourtant agitée dès le départ par la direction de l’Eglise catholique, l’UOIF, puis par les Indigènes de la République.

Ces franges de l’Extrême Gauche n’osent pas encore parler de « Laïcité apaisée » ou « positive » comme le Président Sarkozy dont ils disent se démarquer. Pourtant sur cette question, elles convergent avec lui. Il faudra bien un jour que ces membres de l’Extrême Gauche se réveillent pour en finir avec cette notion liberticide de « Laïcité ouverte ».

Rappelons pourquoi la notion de « laïcité ouverte » est une notion-piège.

Prenant acte du rapport de force qui leur était défavorable sur le terrain (plus de 70 % des Français sont favorables à la laïcité) les adversaires de la laïcité ont mis en place une stratégie de contre-offensive fondée sur une notion-piège, un cheval de Troie, « la laïcité ouverte ».

« Ouvert / fermé » : un manipulation idéologique

La notion d’« ouverture » a atterri un jour. Elle n’est pas tombée toute seule du ciel. Elle n’a pas été choisie, lancée et amplifiée au hasard. C’est une machine de guerre, un piège qui fonctionne à l’implicite. Elle a pour finalité de suggérer que qui ne choisit pas l’ouverture de la laïcité est nécessairement pour une laïcité fermée. Le cheval de Troie est en place : l’opposition « ouvert-fermé » est un leurre sémantique présenté comme une donnée évidente, naturelle. Objectif visé : activer des représentations qui incitent à toujours préférer « l’ouvert » au « fermé ». « Ouvert » devant être perçu comme ce qui est « positif » et « fermé » comme le « négatif ». Cette stratégie cherche à culpabiliser le récepteur en lui faisant activer par lui-même des représentations négatives liées à « fermé ». Ainsi « fermé » renvoie à l’esprit fermé, à la personne repliée sur elle-même, à l’étroitesse d’esprit, à l’attachement étroit au passé, au rejet du nouveau et de la modernité, au refus de la discussion, à l’autoritarisme, etc. Simultanément, ce processus incite à penser par soi-même que celui qui choisit la « laïcité ouverte » a nécessairement esprit large, intelligence, générosité, altruisme et défend La Liberté et La Modernité. C’est une manipulation idéologique.

En effet en Allemagne de 1933, liberté et progrès rimaient avec « être fermé au nazisme », alors qu’y être « ouvert » signifiait y adhérer. Hitler était un aspect de la modernité en 1933 comme fut moderne la bombe atomique à Hiroshima le 6 août 1945. La nationalisation des entreprises d’électricité et de gaz pour former EDF-GDF fut moderne en 1946, comme le serait aujourd’hui leur privatisation, c’est à dire leur restitution à la bourgeoisie camouflée en « capitaux privés ». Moderne n’est pas synonyme de progrès social, mais signifie tout simplement actuel, récent. Donc la modernité peut être réactionnaire ou progressiste. Ainsi donner à croire que la « laïcité ouverte » est La Modernité ne signifie nullement qu’elle soit un choix politique progressiste.

D’ailleurs parler de « liberté ouverte » ou « fermée » a-t-il un sens ? Que cache la notion de « laïcité ouverte » ?

Quand « ouvrir » signifie « liquider »

La notion d’ouverture est l’outil qu’utilise le camp hétéroclite des adversaires de la laïcité, pour arriver à ses fins : le retour du religieux dans l’espace public, c’est à dire la possibilité pour les Eglises de façonner officiellement les décisions politiques, les lois, donc le droit (le primat du religieux sur le politique). En un mot, c’est l’actuelle séparation de l’Etat et des Eglises qui est visée. D’aucuns ont donc bel et bien un projet politique pour revenir sur la loi de 1905 : cf. par exemple les discours de Saint Jean de Latran (Rome) et de Riyad (Arabie saoudite)du Président Sarkozy.

Evidemment les adversaires de la laïcité n’osent pas encore demander clairement la suppression de la loi de 1905, c’est à dire l’abolition de la séparation de l’Etat et des Eglises et le retour à avant 1905. Pour pouvoir la demander, il leur faut préparer l’opinion des français en lui faisant accepter des reculs successifs. C’est la fonction de la notion d’« ouverture » de la laïcité. « Ouvrons ! Diluons !, se disent les anti-laïques, il finira bien par ne rien rester ! ». Ouvrir la laïcité signifie donc la liquider.

Et c’est sous couvert de liberté, de droit à la différence et de générosité que ce choix politique est introduit.

Quand la différence signifie l’inégalité

La stratégie de l’ouverture consiste à diluer la laïcité en manipulant une représentation : « la liberté d’être différent ». L’opération idéologique consiste à brouiller les niveaux par amalgame. Comment ? En entretenant sciemment la confusion entre, d’une part, le désir légitime de chaque individu à s’épanouir en cultivant sa singularité personnelle et, d’autre part, la possibilité pour des communautés de fonctionner selon leurs valeurs, leurs normes propres et de les imposer à leurs membres. La notion de « droit à la différence » a été forgée pour entretenir cette confusion entre ces deux niveaux.

Car, en France, depuis la Révolution, les individus ne naissent plus différents juridiquement, donc inégaux juridiquement (socialement, c’est encore toujours un combat d’actualité !). Les trois ordres qui marquaient la différence juridique entre les individus ont été abolis en 1789. La différence juridique, c’était la supériorité des privilégiés (le Clergé, la Noblesse) sur les non-privilégiés, les roturiers (le Tiers-Etat), soit environ 97% de la population. Le droit à la différence juridique de naissance, c’est à dire la différence des droits, a été remplacé par l’égalité juridique : « tous les citoyens naissent libres et égaux en droit et en devoir ». Cela signifie que les lois et le droit sont communs à l’ensemble des individus français. C’est ce qui en fait des citoyens qui peuvent vivre ensemble selon des lois communes qu’ils décident à travers les processus politiques. La laïcité garantit ces lois communes.

En effet la laïcité garantit des libertés (« La Liberté », selon la représentation courante) à tous les citoyens en empêchant que les valeurs et les normes d’une communauté soient imposées à l’ensemble des individus. En séparant le politique du religieux, en faisant du religieux une affaire domestique (à la maison), la laïcité libère des régimes politiques de droit divin. Le roi de droit divin qui n’a de compte à rendre qu’à Dieu : les Français n’en veulent plus ! Comme ils ne veulent pas plus d’une République catholique (cf. l’inégalité juridique actuelle des femmes en Irlande ou en Pologne), d’une République protestante (cf. la dictature de Calvin à Genève qui fit brûler l’opposant Michel Servet en 1553), d’une République juive ou d’une République Islamique. Les théocraties : les Français disent « Non, merci ! ».

« Ouvrir », « diluer », « positiver » la laïcité c’est réintroduire l’emprise du religieux sur le politique. C’est « ouvrir » la porte au retour de la différence des droits et du droit, c’est restaurer l’inégalité juridique. En premier lieu l’inégalité des femmes par rapport aux hommes, avec son cortège de formes de discrimination, d’infériorisation, de domination masculine (du voile aux salaires inférieurs, via le contrôle de leur corps). Se profile ensuite la remise en cause de la mixité sexuelle dans l’espace public : à l’école, à la piscine, à l’hôpital, et pourquoi pas au cinéma, au restaurant, à la crèche, dans l’autobus, au travail, etc. C’est donc l’imposition d’un projet politique machiste pour les hommes. « Ouvrir » la laïcité signifie aussi créer des ghettos communautaires qui, eux, sont bien fermés comme des prisons pour leurs membres. En effet c’est fractionner la société en autant de communautés ghettoïsées fonctionnant de plus en plus sur leurs lois spécifiques, puisqu’il n’y a plus ni lois communes possibles, ni égalité juridique entre l’ensemble des citoyens. Ghettos allant de la maternité au cimetière avec des carrés en fonction de l’appartenance religieuse, etc. Qui a intérêt à ce projet politique ?

Qui a intérêt à liquider la laïcité ?

Les offensives en cours sont multiformes parce qu’elles sont portées par des acteurs divers.

D’abord du côté des Eglises, certains rêvent de la suppression de la loi de 1905 et d’une restauration du rôle politique des Eglises. Ainsi, par exemple, le 4 novembre 2004, à l’assemblée plénière des évêques à Lourdes, d’aucuns ont déploré qu’il n’y ait pas de « place pour une manifestation d’une religion dans l’espace public ». L’UOIF ne cesse de demander la même chose depuis bien avant la création du CFCM. De multiples associations intégristes de toutes les obédiences religieuses font du travail de terrain, des actions de lobbying auprès des instances politiques, administratives, médiatiques, culturelles. Mais d’autres associations, religieuses ou non, contribuent à ce travail en défendant la laïcité ouverte (cf. la ligne officielle du MRAP, de la LDH, etc.). Des élus, candidats aux élections municipales de 2008, n’ont-ils pas accepté de participer à des assemblées religieuses pour éprouver leur programme politique aux valeurs religieuses ? Ici, on est déjà retourné avant 1905 ! Au primat du religieux sur le politique.

Parallèlement, des partisans du libéralisme économique et du capitalisme mondialisé, dont le président Sarkozy, ont imaginé qu’une société française fractionnée en communautés ethniques et religieuses permettrait de liquider plus rapidement les acquis sociaux que le mouvement ouvrier avait imposé au patronat à la Libération. La Sécurité sociale, le système des retraites, l’Ecole publique, les services publics ne fonctionnent-ils pas sur le principe de solidarité, donc d’égalité des citoyens ? On commence par le droit à la différence, puis on enchaîne avec la laïcité ouverte et on débouche sur… Je vous laisse formuler la suite !

Dans quel intérêt des franges de l’Extrême Gauche peuvent-elles encore continuer à militer pour la « laïcité ouverte », « apaisée » ou « positive » et, ce, en pleine convergence avec le Président Sarkozy et la politique du gouvernement « W. W. Bush » ?

Pierre Baracca

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