Interview de Nicolas Sarkozy donnée conjointement à Radio Vatican (RV), à l’Osservatore Romano (OR) et au CTV.

Publié le par Comité 1905 Draguignan

NS : Nicolas Sarkozy / RF : Romilda Ferrauto (RV) / JMC : Jean-Michel Coulet (OR)

RF :
Monsieur le Président, bonjour.

NS
Bonjour

RF
Et merci d’accorder cet entretien aux médias du Vatican, réunis pour la première fois : le CTV, l’Osservatore Romano et R.V.

NS
C’est un honneur que vous me faites en m’invitant.

RF
Merci M. le président.
Vous avez été reçu par Benoît XVI ce matin. Il y a une semaine le porte-parole de l’Elysée, en annonçant cette visite, avait affirmé qu’elle était extrêmement importante. Alors nous aimerions avoir votre sentiment sur cette visite et si possible, sans indiscrétion, quelques détails sur la teneur de votre entretien.

NS :
Elle est importante parce que le Pape est un chef d’État, le Pape est un chef religieux et je me sens catholique de tradition et de cœur. C’est une autorité mondiale, spirituelle, et pour moi c’était une rencontre différente des rencontres avec d’autres chefs d’État. Il y a une dimension spirituelle, il incarne un message de paix, d’espoir et de réconciliation qui est utile dans le monde d’aujourd’hui qui est tout entier tourné vers la division, les affrontements, les incompréhensions. Et puis l’entretien que j’ai eu avec le Pape était extrêmement chaleureux. C’est un homme de grande culture, un homme intelligent, c’est un homme qui aime écouter, qui a une grande expérience, à qui on peut parler franchement et nous avons eu cette conversation.

RF :
Est-ce que vous pourriez nous donner quelques précisions sur l’échange que vous avez eu avec lui ?

NS
Nous avons parlé en détail de la situation au Liban, je lui ai dit combien j’étais attaché à la notion de diversité dans les pays de l’Orient et du Moyen-Orient. Je lui ai dit l’importance pour moi des valeurs chrétiennes dans l’histoire de France. Je lui ai dit combien j’attachais d’importance à la défense, à l’incarnation d’une identité européenne dans un monde qui ne devait pas s’aplatir devant une seule culture, et c’était un échange extrêmement libre. Mais je lui ai également dit combien je serais heureux que nous le recevions en France - indépendamment de la visite à Lourdes, bien sûr - et combien je serais heureux qu’il vienne à Paris.

JMC
Il y a de nombreuses convergences dans la diplomatie et la politique étrangère de la France et du Saint-Siège. Le Liban, vous l’avez dit, est une priorité. Avez-vous une proposition concrète pour sortir le Liban de l’impasse actuelle, est-ce que ça a été un sujet de conversation, est-ce que vous avez approfondi ?

NS
J’ai dit au Saint Père la nature des échanges que j’avais eus avec les interlocuteurs de la scène libanaise et même avec le Président syrien. Je lui ai dit également ma préoccupation, le souci qui était celui de la France que le Liban sorte de cette période d’incertitude pour se rassembler derrière un Président de consensus. Et je lui ai dit que la France jusqu’à la dernière minute, jusqu’à la dernière seconde, ferait tous ses efforts pour préserver ce miracle de la diversité qu’est le Liban.

JMC
Y a-t-il, selon vous, une possibilité d’action conjointe entre la diplomatie du Saint-Siège et l’Église maronite ?

NS
D’une certaine façon, il y en a eu, puisque le patriarche a joué un rôle extrêmement important en prenant ses responsabilités pour tenter de réconcilier la communauté chrétienne libanaise. Et par ailleurs la voix du pape est entendue dans le monde entier, et spécialement au Liban, où il compte de nombreux fidèles.

RF
Le Liban mais aussi le conflit israélo-palestinien. On sait que la France est très engagée dans ce domaine, on l’a vu encore lundi dernier à la conférence de Paris. Là aussi y a-t-il convergence et de quels moyens la France dispose-t-elle pour agir dans ce dossier ?

NS
À la Conférence de Paris, nous avions invité le nonce apostolique, Mgr Baldelli, qui témoignait de la présence de l’Église dans une enceinte où il y avait tant de représentants de diplomaties d’autres pays. Le Vatican comme la France nous voulons la paix, nous pensons que c’est le moment de faire la paix autour de deux États, un État palestinien moderne, démocratique, viable et un État israélien garanti dans sa sécurité. Et j’ai dit au Pape combien je pensais que c’était maintenant qu’il fallait faire tous les efforts pour aboutir au résultat de la paix et il m’a semblé qu’il partageait mon analyse.

RF
Vous n’avez pas eu l’occasion de discuter avec lui des moyens par lesquels passe la paix aujourd’hui dans cette région ?

NS
Le pape m’a dit combien il avait été satisfait des résultats de la Conférence de Paris : 7 milliards 300 millions pour aider à la reconstruction d’un État palestinien moderne. Parce que la misère fait le lit et le terreau du terrorisme. Par contre ces moyens qui ont été dégagés à la Conférence de Paris, ça compte. Nous avons également parlé des suites de cette Conférence de Paris. Le pape s’inquiétait de savoir s’il y aurait d’autres conférences. Je lui ai confirmé qu’il y en aurait d’autres.

JMC
Si vous voulez, on va passer à la politique intérieure, la France et la laïcité notamment. En 2004 vous pensiez à une modification de la loi de 1905. À la veille de l’élection présidentielle, il semblerait que vous ayiez renoncé... c’était dans un entretien à La Croix.... que vous renonciez à cette modification. Qu’en est-il aujourd’hui, parce que tôt ou tard, il faudra affronter cette question. Qu’en est-il ?

NS
Vous savez, je suis passionné par la question spirituelle depuis bien longtemps, je ne suis pas le seul : la vie a-t-elle un sens ? Qu’est-ce qui se passe après la mort ? Ce sont quand même des questions essentielles, la question spirituelle se pose depuis que l’homme a conscience de sa destiné singulière.
La place des religions, la laïcité positive, c’est-à-dire une laïcité qui reconnaît à chacun le droit de vivre sa foi et de la transmettre à ses enfants. Les besoins immenses qui sont ceux des religions révélées pour s’adapter à la nouvelle réalité française. La France profonde, c’était la France des campagnes il y a 50 ans. Aujourd’hui, la France profonde c’est la France des banlieues. Or les lieux de culte sont dans les campagnes où il y a moins de monde et les banlieues sont devenues des déserts cultuels. Ce n’est pas positif et donc j’avais imaginé des adaptations nécessaires pour la Loi de 1905. Mais j’ai dit : on peut ne faire ces adaptations que dans le cadre d’un consensus et c’est autour de ce consensus que l’on pourra construire d’éventuelles évolutions. Partant du principe également que je ne souhaite pas un islam en France mais un islam de France. C’est donc la question d’un islam européanisé, compatible avec les valeurs de la civilisation européenne et donc c’est pour ça que j’ai créé le C.F.C.M. : voilà les débats que je souhaite voir prospérer en France. Et nous verrons ensuite s’il y a lieu de faire telle ou telle modification.

JMC
Le pape, vous ne l’ignorez pas, appelle les laïcs à une visibilité, il demande d’avoir le courage de la différence aux catholiques d’aujourd’hui. Quelles sont vos convictions profondes sur ce point ?

NS
Le message du Christ, c’est un message très audacieux puisqu’il annonce un Dieu fait de pardon et une vie après la mort. Je ne pense pas que ce message d’audace extrême et d’espérance totale puisse être porté de façon mitigée. Il nécessite une grande affirmation, une grande confiance et je suis de ceux qui pensent que dans les débats d’aujourd’hui, les grandes voix spirituelles doivent s’exprimer plus fortement.

RF
M. le Président vous avez souvent qualifié de déterminante la place du christianisme dans la réalité française et, au début de cet entretien, vous l’avez rappelé. Vous savez que l’Église de France a émis quelques réserves sur certains points de la politique française comme la maîtrise de l’immigration ou encore sur certains points concernant la famille et la bioéthique. Il y a quelques craintes concernant l’euthanasie. Alors quelle place pensez-vous pouvoir accorder dans une République laïque à ces voix de l’Église.

NS
La laïcité, c’est le droit à chacun de vivre sa religion, ses croyances, et d’espérer. Donc, justement dans la république laïque, des voix religieuses doivent s’exprimer. Justement parce qu’elle ne sont pas l’État, qu’elles sont séparées de l’État. C’est justement pour ça qu’elles doivent s’exprimer. Parce que si elles étaient l’État, elles n’auraient pas besoin d’être garanties dans leur droit d’expression. C’est justement parce que l’État est laïc, qu’il est indépendant des religions, que le temporel et le spirituel sont séparés, qu’il est important que, dans le débat, des voix indépendantes, spirituelles s’expriment. Moi, je suis pour qu’elles s’expriment mais je ne suis pas pour qu’elles s’expriment pour dire qu’elles sont d’accord avec ce que je pense. Que l’Église ait un message particulier sur les plus pauvres, sur ceux qui n’ont rien, sur les immigrés… mais si l’Église ne l’avait pas qui l’aurait ? Je reconnais le droit à la différence, moi, mais je pense que c’est positif qu’on s’exprime. Et je souhaite que les grandes religions, y compris la religion de l’Islam de France, puissent avoir des voix qui s’expriment tranquillement, avec un message d’amour, un message de paix. Et ça compte pour moi qu’ils puissent s’exprimer. Ça manque les intellectuels chrétiens, ça manque les grandes voix qui portent dans les débats pour faire avancer une société et lui donner du sens et montrer que la vie n’est pas un bien de consommation comme les autres.

RF
Et vous pensez que les décideurs politiques devraient être à l’écoute de ces voix différentes ?

NS
En tous cas je pense qu’on ne doit pas avoir peur d’aller au contact. Quand le cardinal Vingt-Trois a été créé cardinal, j’ai été moi-même, en tant que président de la République, lui présenter mes félicitations et lui dire combien c’était positif. Il ne faut pas avoir peur des religions : personne n’imagine que les religions vont mettre l’État français sous le boisseau, sous tutelle. Il faut simplement voir les grands courants religieux comme des témoignages d’espérance. Qu’est-ce qu’un homme qui croit si ce n’est un homme qui espère ? Et je ne vois pas au nom de quoi l’espérance serait contraire à l’idéal républicain. D’ailleurs j’ai vu avec plaisir que le Pape dans son encyclique prenait le thème de l’espérance comme thème premier. Je m’étais laissé aller à écrire un livre, en 2004, qui s’appelait « La République, les religions et l’espérance ».

 
JMC
Nous voulons y venir. Si vous voulez, je vais vous amener en Europe, on va sortir de France. Vous rencontrerez ce soir M. Prodi et M. Zapatero pour discuter de votre projet d’union méditerranéenne. Est-ce que vous voulez nous dire quelles seraient les limites de cette union et est-ce que cette union ne risque pas d’affaiblir l’Union Européenne ?

NS
Non. Il y a 60 ans, cette Europe recluse de souffrances, d’affrontements, de guerres fratricides, a décidé de s’unir. La question est posée : est-ce que la rive Sud et la rive Nord de la Méditerranée ne doivent pas s’unir ? Est-ce qu’il n’est pas temps d’arrêter les souffrances et les oppositions ? Est-ce qu’il n’est pas temps de construire autour de cette mer Méditerranée qui est notre mer – et je le dis en Italie – une zone de paix, de faire de la Méditerranée la mer la plus propre au monde ? De créer des sources d’énergie commune entre le Nord et le Sud, notamment avec le nucléaire ? De créer une zone de développement, d’assurer la paix et la sécurité ? De réunir ces peuples qui de toute manière ne changeront pas d’adresse ? Et c’est la grande idée, la grande vision que j’ai de cette Union de la Méditerranée : rassembler pour faire la paix. L’Europe s’est rassemblée sur l’acier et sur le charbon dont on avait besoin pour reconstruire après la guerre. Et bien la Méditerranée doit se rassembler autour de projets concrets : la paix, le développement, l’écologie, la sécurité, la maîtrise de l’immigration, le dialogue des cultures.

RF
Et bien entendu cette union concernerait tous les pays du pourtour méditerranéen ?

NS
Bien sûr, on est méditerranéen ou on ne l’est pas... et je ne vois pas comment on peut porter un message de rassemblement et de paix en excluant tel ou tel.

RF
Vous n’ignorez pas, M. le Président, que certains analystes estiment que ce projet a aussi pour but d’écarter définitivement la candidature de la Turquie à l’Union européenne ou de lui donner une autre forme. Est-ce que vous avez l’occasion de parler de votre point de vue concernant la Turquie et l’Union européenne au Vatican et est-ce que vous pensez que votre point de vue rejoint celui du Saint-Siège ?

NS
Je ne suis pas le porte-parole du Saint-Siège mais j’en ai parlé bien sûr avec le Saint-Siège. La Turquie n’est pas en Europe, c’est une réalité géographique. La Turquie est en Asie mineure. Donc il faut des liens très étroits entre la Turquie et l’Europe. La Turquie c’est une grande civilisation, c’est un grand État, c’est un grand peuple mais qui n’est pas en Europe. Nous avons encore en Europe les Balkans : c’est l’Europe ; et par ailleurs la Turquie est méditerranéenne. Je veux un accord de partenariat entre la Turquie et l’Europe, le plus intense possible, qui n’est pas une adhésion. Et bien sûr la Turquie, dans le cadre de l’union de la Méditerranée, a toute sa place : c’est une grande puissance méditerranéenne, du moins à ma connaissance. Mais cela ne veut pas dire que parce qu’elle est dans l’union de la Méditerranée, elle ne doit pas être en Europe : elle ne doit pas être en Europe, de mon point de vue, parce qu’elle n’est pas européenne.

JMC
Vous parliez tout à l’heure de l’espérance. Vous avez écrit en 2004 ce livre : « La République, les religions, l’espérance ». Le Saint-Père vient de publier sa deuxième Encyclique justement sur le thème de l’espérance. C’est une belle coïncidence, mais qu’en dites-vous ? Ce terme d’espérance....

NS
... Ah ! je ne prétends pas qu’il se soit inspiré de moi... J’en dis qu’il est plus facile d’espérer que d’être condamné au désespoir. Et que dans le doute, il vaut mieux trouver des raisons d’espérer.

JMC
J’aurais une dernière question, peut-être plus personnelle, mais dans le cadre diplomatique. La presse quotidienne italienne ou internationale se fait l’écho quotidiennement de votre diplomatie. Il semble que vous innoviez, en dehors de la diplomatie bilatérale et multilatérale, et que vous utilisiez une diplomatie qu’ils appellent « de l’émotion ». Au Vatican, du temps de Jean-Paul II, on appelait cela « la diplomatie du cœur ». Je pense aux infirmières bulgares, mais je pense à Ingrid Betancourt : en lisant aujourd’hui le communiqué de presse, je sais que vous avez parlé des otages avec le Saint Père. Est-ce que vous pensez que cette défense des droits de l’homme n’a pas de prix et que tout est possible ?

NS
La diplomatie du cœur, c’est une belle expression, mais ce n’est pas parce que c’est de la diplomatie qu’il faut n’y mettre ni sentiment ni cœur. C’est peut-être pour cela que la diplomatie a si souvent échoué. Et si tout d’un coup on y mettait du cœur et du sentiment...
Moi je suis comme je suis et j’essaie d’être authentique, sincère, honnête, vrai. Et partant, je ne vois pas comment on fait de la diplomatie en faisant abstraction de toute forme de sentiment. J’ai remercié le Saint-Père pour ses prières et son message pour que Ingrid Betancourt sorte de l’enfer où elle se trouve. Et en ce qui me concerne, je mettrai tous mes efforts, jusqu’à la dernière seconde, pour qu’elle en sorte. Comme j’ai mis tous mes efforts pour que les infirmières en sortent. Alors appeler cela de l’émotion... je plains beaucoup ceux qui n’en ont pas. Parce que sans émotion, on ne fait rien du pouvoir que le peuple vous a confié. Moi, je veux faire quelque chose du pouvoir qu’on m’a confié : ce quelque chose, c’est d’être utile.

RF
Nous avons une dernière question. L’avenir de l’Europe est un thème qui tient à cœur au Pape Benoît XVI et vous me disiez que vous en avez parlé. Est-ce que vous pourriez nous en dire plus sur cet échange ?

NS
L’Europe a franchi une grande étape avec le Traité simplifié et l’Europe s’est doté d’un groupe des sages. L’Europe doit maintenant mettre du concret. La France assurera la présidence de l’Europe après nos amis Slovènes, au 1er juillet 2008. Et la France essaiera de porter l’idée d’une Europe de l’immigration, d’une Europe de la défense et d’une Europe de l’environnement, c’est-à-dire d’une Europe qui ait de grandes ambitions en matière de développement durable. Pour montrer le chemin au monde, il faut que le monde arrête de danser sur un volcan.

JMC
Merci Monsieur le Président

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