Laïques mais pas "laïcards", par Véronique Maurus

Publié le par Comité 1905 Draguignan

Parmi les sujets qui fâchent, la laïcité tient encore la corde. Les interventions du chef de l'Etat sur ce thème, d'abord à Saint-Jean de Latran (Rome), le 20 décembre 2007, puis à Riyad, le 14 janvier, ont rallumé les feux d'une querelle qu'on croyait éteinte il y a longtemps. Elle couvait encore, notre courrier en témoigne : depuis un mois et demi, pas un jour sans sa moisson de messages véhéments, acides ou exaspérés.

 

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if ( undefined !== MIA.Pub.OAS.events ) { MIA.Pub.OAS.events["pubOAS_middle"] = "pubOAS_middle"; } Les uns (de loin les plus nombreux) défendent bec et ongles la loi de 1905 sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat, et reprochent au Monde la mollesse de ses réactions face aux attaques des "calotins". Les autres soutiennent Nicolas Sarkozy dans sa promotion d'une "laïcité positive", à l'anglo-saxonne, et réagissent à toute tribune offerte dans nos pages aux "laïcards". Le flot ne tarit pas.

 

"On croirait, à lire les articles de votre page Débats du 29 janvier, que Nicolas Sarkozy, jouant son personnage de Bonaparte jusqu'au bout, a décidé de rétablir le concordat, note Erik Egnel (Paris). A la différence du haut fonctionnaire (...), l'homme politique a le droit et le devoir de dire ce qu'il est et ce qu'il pense. La loi de 1905 a créé l'indépendance, non l'indifférence mutuelle de l'Eglise et de l'Etat. Un président a le droit de croire que les croyants sont une force pour la République, c'est-à-dire pour la France, et, s'il le croit, de le dire." "Permettez-moi de vous faire remarquer que vous ouvrez un peu trop souvent vos colonnes aux athées et autres rationalistes de tout poil (Sarko est un bon prétexte), renchérit Eliane Lécrivain (La Châtre, Indre). Il n'y a pas si longtemps, c'était le psychanalyste Patrick Declerck. Maintenant, c'est Yvon Quiniou. Il n'est nul besoin de religion pour rendre l'homme dangereux."

En face, les reproches sont beaucoup plus vifs. "J'exprime mon désaccord complet avec les orientations philosophiques et politiques régulièrement exprimées dans la rubrique Religions (...). Elles me paraissent en contradiction avec les principes fondamentaux de la République", écrit Serge Ruscram (Paris) en préambule d'un long texte. Analysant point par point nos articles du 20 au 22 décembre 2007, il souligne leur "complaisance" et leur "peu d'esprit critique" vis-à-vis du discours de M. Sarkozy. "Que Le Monde, ajoute-t-il, affiche aussi systématiquement une opposition à la modernité laïque, à la supériorité absolue de la loi républicaine sur les "lois de Dieu", aux Lumières et aux valeurs fondatrices de la République est, à mes yeux, inacceptable."

Même ton dans le courriel d'Annie Maurens-Montariol (Ayguesvives, Haute-Garonne) : "Où est passé l'esprit critique ?", dit-elle, en disséquant l'article d'Henri Tincq sur le discours de Latran de Nicolas Sarkozy. "De grâce, épargnez-nous l'expression de la considération que vous semblez lui porter. Il n'y a pas pire défaut que l'hypocrisie, qui plus est, dans ce cas précis, doublée de cynisme." "J'ai l'impression que vous êtes dans la droite ligne du président de la République qui a décidé tout seul, dans son coin, que la France serait chrétienne ou ne serait pas", ajoute Jean-François Girardin (Saint-Parres-aux-Tertres, Aube), tandis qu'André Simonin (Chécy, Loiret), énumérant les dérives qui l'"irritent à chacune de ses lectures", cite, entre autres, la "défense des droits de l'homme et de la laïcité plus ou moins oubliée".

Beaucoup soulignent la gravité du sujet. "Lorsque M. Sarkozy, à l'occasion de voyages à l'étranger, affiche publiquement ses convictions religieuses, il le fait en qualité de président de la République, enfreignant ainsi le principe de laïcité de l'Etat. C'est infiniment plus grave que d'afficher ses aventures amoureuses, même si les médias ne semblent guère s'en soucier", remarque Eliane Cuvelier (courriel). D'autres, militants laïques, scrutent nos pages avec une méfiance renouvelée. "Rarissimes sont les numéros du Monde où vous ne parlez pas de religion", relève ainsi Daniel Raimbault (président de la Libre pensée de Charente-Maritime), après avoir épluché nos éditions du 16 décembre 2007 au 2 janvier 2008. "J'avais constaté depuis longtemps (et connaissant les "racines" démocrates chrétiennes du Monde) la montée en puissance d'un prosélytisme assez choquant. Maintenant, il s'agit de l'effet d'une imprégnation religieuse renforcée (...). Pourquoi cette promotion systématique et parfois subtile du "fait religieux ?""

Le fait est que Le Monde garde de ses racines un intérêt certain pour les religions, avec une rubrique régulière et deux spécialistes, l'un, Henri Tincq, pour l'international, l'autre, Stéphanie Le Bars, pour la France, sans compter notre correspondant à Rome, Jean-Jacques Bozonnet. " Le Monde porte dans ses gènes l'empreinte de ses origines et des chrétiens de gauche qui l'ont fondé, reconnaît Alain Frachon, directeur de la rédaction. Nous sommes laïques mais pas "laïcards". Nous avons quand même fait un éditorial critique sur le discours de Latran et été très présents sur la couverture de l'actualité, y compris sur les réactions hostiles suscitées par ces positions."

Le journal a beaucoup évolué depuis le temps où la rubrique "Religion" était tenue par Henri Fesquet, ancien novice chez les Pères blancs, partisan actif de l'aggiornamento de l'Eglise catholique, suivi par Alain Woodrow, ancien séminariste, également fort militant. A l'époque, la moindre dissidence de moine dans une abbaye donnait lieu à un reportage, la nomination d'un évêque à un filet. Depuis, la rubrique s'est, en quelque sorte, sécularisée.

En 1985, à l'arrivée d'Henri Tincq, le nom, "Religions", a pris un "s" hautement symbolique. Et son contenu s'est éloigné de la théologie pour se rapprocher de plus en plus de la société. "La religion institutionnelle, les querelles internes n'intéressent plus les lecteurs, explique Henri Tincq. Nous nous efforçons d'observer le fait religieux dans toutes ses dimensions, historiques, éthiques et culturelles. Il ne s'agit pas d'être pour ou contre mais de respecter, de rendre compte, d'organiser le débat et de laisser le lecteur se faire une opinion." Signe des temps : l'arrivée, l'an dernier à la rubrique Religions France, d'une femme, Stéphanie Le Bars, ancienne correspondante à Jérusalem, qui confesse "une approche totalement décomplexée du sujet, sans a priori mais pas "laïcarde"". En un mot, laïque...

Véronique Maurus

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