Sarkozy, la civilisation et la cohérence, par Eric Le Boucher

Publié le par Comité 1905 Draguignan

Vous comprenez quelque chose, vous, à Edgar Morin ? Honnêtement. La pensée complexe ? L'auto-éco-organisation ? Le principe dialogique et celui de récursion ? Oui ? Et celui hologrammatique ? Et les six volumes de La Méthode, vous avez lu une seule intro ? 
Et puis, il y a "la politique de civilisation". Pour Edgar Morin, la politique de civilisation "vise à remettre l'homme au centre de la politique en tant que fin et moyen et à promouvoir le bien-vivre au lieu du bien-être". Ouah ! Entre la complexité complexe et le banalissime "bien-vivre", on a dû louper des cours intermédiaires...

Sérieux. Qu'un philosophe décrive aujourd'hui la complexité du monde et se risque à la déchiffrer en faisant appel à une "méthode" complexe est très louable et très nécessaire. Personne ne doute qu'Edgar Morin est un penseur intéressant.

Mais que Nicolas Sarkozy le reçoive et adopte brutalement sa "politique de civilisation" pour nous en bassiner depuis Noël, en France comme à l'étranger, alors là, on reste interloqué. Le dirigeant le plus matérialiste que la France a eu depuis Pépin le Bref, qui nous expose continûment en "une" ses yachts et ses petites pépés, qui aime l'argent et ne s'en cache pas, qui a fait de la croissance sa priorité - ô combien avec raison -, nous évoque maintenant l'amour et Dieu.

On voit le truc. Le président et ses conseillers ont peur que le mitraillage des réformes tous azimuts depuis huit mois donne une impression de désordre et d'absence de priorités. Nicolas Sarkozy, candidat de la rupture libérale il y a un an et demi, devenu ensuite l'apôtre du pouvoir d'achat, puis praticien de l'ouverture à gauche, manque aussi d'un cap compréhensible.

Le truc est donc de dire, comme le président s'y employa au cours de ses voeux du Nouvel An, que le mitraillage correspondait aux "urgences" des nécessaires changements rapides mais que, maintenant, l'action allait s'inscrire dans la durée... Laquelle ? Celle d'une "politique de civilisation". Il n'y a pas que les réformes en zigzag, il y a une vision longue et haute, "une nouvelle Renaissance". Rien que ça. Et, puisqu'on y est, dans l'ambition, allons-y sans mégoter : "Que la France montre la voie." Carrément.

Une civilisation ? Le président a cité l'école, la ville, l'urbanisme, la diversité, la justice, le sens de la responsabilité et le respect de la solidarité. Qui n'est pas d'accord avec ça ? Puis, ensuite, ça devient bizarre : "Moraliser le capitalisme financier" ? Drôle d'attaque. Moraliser le capitalisme, on veut bien, mais pourquoi seulement le financier ? On sent là comme le dada d'un conseiller.

Puis à Rome et en Arabie saoudite, voilà que la civilisation est devenue religieuse. "Dieu n'asservit pas l'homme mais le libère." Sommes-nous tous convoqués à nous agenouiller ? Il est d'accord, Edgar Morin - et nous ? -, pour rompre avec la République laïque ?

Le hic du truc, c'est que Nicolas Sarkozy manquait de cohérence, et voilà qu'il nous propose une métacohérence : tir au-dessus, disent les artilleurs. Au mieux c'est une diversion, au pire c'est une erreur. Nicolas Sarkozy n'a pas à nous préparer une civilisation, il a besoin de faire des réformes fortes et cohérentes. Cela ne demande pas une nouvelle Renaissance mais, humblement, une ligne de stratégie économique, politique, sociale, étrangère, etc.

Depuis le début de l'année, on a vu deux de ses conseillères de talent (Catherine Pégard et Emmanuelle Mignon) prendre la parole pour nous dire que Nicolas Sarkozy n'est pas l'agité qu'il paraît, que derrière son goût pour la provocation et la transgression, il a une cohérence intime, des valeurs. Son intérêt pour la religion participerait de ça, par exemple. Soit. Que le président fasse ce travail psychanalytico-politique de fond sur lui-même, tant mieux. A bientôt 52 ans, il serait bien temps, pourrait-on dire.

Mais le sujet du manque de cohérence est plus simple et plus immédiat. Le président a imposé un moratoire sur les cultures de maïs OGM, décision sans fondement scientifique, purement idéologique et de basse politique avant les municipales. Emmanuelle Mignon, directrice de son cabinet, a dit (sur le site Rue89) que M. Sarkozy représente une droite "jeune, décomplexée", "qui découvre que l'idée de progrès est plus intéressante que celle de conservation". Voilà l'incohérence : comment Nicolas Sarkozy peut-il vouloir remettre la France sur les rails du dynamisme et du risque et Nicolas Bové interdire les OGM ?

On fera le même constat sur le pouvoir d'achat. Pourquoi diable (ô ! pardon) le président s'est-il enferré dans cette impasse de promettre du pouvoir d'achat alors que ce n'est pas le problème de la France et qu'il n'a aucun moyen pour tenir sa promesse, comme il l'a reconnu lors de sa conférence de presse ? Entre la politique économique dite de la demande et celle de l'offre, il est temps pour Nicolas Sarkozy d'établir une cohérence. Et d'écarter des conseillers qui l'égarent dans de nouvelles promesses providentielles.

Eric Le Boucher
Article paru dans l'édition du 20.01.08.

Publié dans Politique et société

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