Existerait-il un intégrisme laïque ?

Publié le par Comité 1905 Draguignan

RIPOSTES LAIQUES, "Existerait-il un intégrisme laïque ?":

samedi 27 octobre 2007, par William Olivier Desmond


Au vu des contributions des derniers numéros de Riposte laïque, voilà une question à laquelle il nous faut répondre autrement que par des dénégations outragées - même si, on le sent bien, c’est une question en réalité perverse.

Peut-on nous reprocher, comme cela l’a été fait plus ou moins indirectement au cours du procès Truchelut et ailleurs aussi, de donner dans l’intégrisme laïque ?

On ne peut faire une réponse simple à cette question ; on est obligé de la décortiquer pour mettre en lumière ses différents aspects. Essayons de nous expliquer.

Elle dépend en premier lieu de qui la pose. Si c’est un extrémiste religieux (de quelque obédience qu’il soit), il nous met dans le même cas que ces extrémistes politiques qui se servent des moyens de la démocratie pour abattre la démocratie. Mais en retournant contre nous l’argument de l’intégrisme, autrement dit en nous le reprochant, ils rejettent implicement l’intégrisme, donc condamne aussi leur propre attitude intégriste. Scient la branche sur laquelle ils sont assis et d’où ils pérorent. Mon intégrisme est acceptable, pas le vôtre, nous disent-ils.

Le seul principe de non-contradiction permet donc de rejeter ce reproche. En second lieu, il faut étudier l’argument sur le fond ; on ne peut se contenter de démontrer qu’il ne vaut rien sur la forme. C’est là que les choses se compliquent.

Le principe fondamental de la laïcité est le respect des lois de la société civile, lois idéalement établies sans référence aux convictions religieuses des uns et des autres. Lois aussi établies par le consensus général, ou du plus grand nombre, ce qui sous-entend que la laïcité ne peut en fait exister authentiquement que dans un contexte démocratique (mais c’est une autre question). Seulement voilà : les lois, lois qui découlent des principes normatifs établis dans des textes comme la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 ou la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de l’ONU de 1948, empiètent forcément, à un moment ou un autre, sur le religieux.

On en a un exemple paradigmatique dans les luttes qui ont accompagné la dépénalisation de l’avortement. Deux logiques s’affrontaient : celles des tenants du Je suis libre de disposer de mon corps comme je l’entends, et celles des tenants de La religion (ou carrément Dieu) interdit qu’on supprime une vie,même en germe. Il faut en prendre acte : ces logiques sont inconciliables, puisqu’on a d’un côté ceux qui disent Nous n’obligeons personne à avorter, mais celles qui désirent le faire peuvent le faire et, de l’autre, ceux qui veulent imposer un comportement identique pour tous avec punition à la clef pour les contrevenants. L’absurdité de la position de ces derniers éclate d’ailleurs dans les actions des anti-avortement américains qui, au nom du respect de la vie, ont assassiné des médecins pratiquant des IVG.

En d’autres termes, il existe des domaines où principes religieux et lois de la République ne peuvent pas ne pas entrer en conflit. Le cas du voile islamique, en dépit de son apparence presque anecdotique à côté de celui de l’avortement, dépasse cependant celui-ci en perversité : après tout, une femme a toujours la liberté, en principe, de se plier à l’interdit religieux si ses convictions personnelles le lui impose.

Permettre l’avortement, nous l’avons dit, n’est pas le recommander. Interdire le port du voile (à l’école, par exemple) en revanche, ne laisse pas à la femme la liberté de respecter la conviction religieuse qui le lui impose ; admettons pour le moment qu’il s’agisse bien de cela, qu’elle soit prise dans la contradiction formelle entre un commandement religieux et la loi laïque. C’est évidemment à ce stade qu’on peut nous traiter d’intégriste laïque, puisque nous aussi nous imposons un comportement. Et ce qui brouille définitivement les cartes est l’exemple de la religieuse chrétienne à laquelle on n’aurait pas l’idée de demander d’enlever son voile dans les mêmes circonstances.

Avant de passer à l’analyse de cet exemple, comme je me propose de le faire, une remarque préliminaire : la confusion règne sous le terme "voile." S’agit-il du simple foulard qui laisse le visage à découvert, mais seulement le visage, identique en cela au "voile" des religieuses chrétiennes ? Du foulard doublé d’un masque ne laissant voir que les yeux ? De la burqua, qui enferme la femme dans une prison mobile ? Il suffit d’imaginer des femmes se promenant en burqua en France : ce serait le tollé. Le scandale.

Il y a donc une certaine gradation qui correspond plus ou moins, d’ailleurs, au niveau d’asservissement dans lequel on tient les femmes. Et aussi différentes que soient ces formes de "voile", elles possèdent toutes les trois un avantage symbolique essentiel : leur visibilité. Cette femme appartient à un homme - époux, père, frère - et les autres hommes n’ont pas le droit de voir son visage quand elle est voilée, ou ses cheveux quand elle est enfoulardée. Pourquoi ? parce que non voilée (ou non enfoulardée, ou non en-burquanée) elle peut devenir objet légitime de la convoitise des hommes.

Voilà qui en dit très long sur la vision qu’ont les tenants du voile de la sexualité masculine : si je comprends bien, les hommes seraient des obsédés sexuels et la seule vue d’un attribut féminin quelconque - sa bouche, ses cheveux, ses mains - suffirait à déclencher son désir de manière irrépressible. Voilà qui rappelle désagréablement l’argument de ceux qui disent d’une fille violée qu’elle "l’avait bien cherchée" à cause d’une tenue un peu trop sexy à leurs yeux.

Les hommes ont tous les droits, puisque c’est "plus fort qu’eux" et qu’on plaide encore aujourd’hui la "pulsion irrésistible" en cour d’assise pour les violeurs assassins : seule solution, dans cette logique, dissimuler l’objet de leur désir de la manière la plus ostentatoire imaginable : en le dissimulant à la vue. Mais cela veut dire aussi que dans l’expression de sa sexualité, la femme n’a pas droit à la parole - et encore moins aux actes. Qu’elle n’a pas droit, non plus, au désir et au-delà, au plaisir sexuel. Qu’elle doit faire ce qu’on lui dit de faire - et coucher avec un vieux barbon si les hommes de sa famille en ont décidé ainsi.

Revenons maintenant à l’exemple de la religieuse. Même athée ou agnostique, même si on condamne l’esprit du monachisme, on est bien obligé d’admettre que ce qu’on appelle "la prise de voile" d’une religieuse est un acte volontaire, décidé librement, l’aboutissement d’une réflexion personnelle, d’une exigence intérieure ; qu’il n’est pas, aujourd’hui en tout cas, la conséquence d’une pression sociale quelconque (il n’en a pas toujours été ainsi, nous le savons, mais là n’est pas la question). Seul problème : le résultat apparent est le même. La religieuse nous offre l’aspect d’une femme refusant de laisser voir la moindre chose qui signe son appartenance à son sexe, même si sa tenue proclame en réalité, et sans ambiguïté - mais négativement, en quelque sorte -, qu’elle est une femme. Une femme qui serait, toutefois, dépourvue de toute sexualité.

Mais les porteuses du voile islamique, sous ses différentes formes, ne sont pas des religieuses. Elles n’ont pas renoncé aux joies et peines de ce bas-monde pour se consacrer à la prière, ou aux bonnes œuvres, ou à l’apostolat. Elles appartiennent à la société civile ordinaire. Elles travaillent souvent, ou à tout le moins tiennent un foyer, font des enfants, les élèvent, conduisent des voitures (je sais, pas en Arabie), participent en tout à la vie ordinaire ; dans nos sociétés européennes elles ont accès, au moins en théorie, à toutes les activités auxquelles peuvent prétendre les citoyens de notre pays, en fonction de leurs capacités et de leurs goûts.

On peut déplorer que nous n’ayons qu’un préfet musulman et si peu d’élues ou ministres femmes et musulmanes, mais il y en a. Autrement dit, les Musulmans qui vivent non seulement en France, mais dans les pays européens, jouissent de tous les avantages de la citoyenneté qu’offrent ces pays, au moins en théorie ; ce n’est pas parce que dans la pratique ils ont beaucoup plus de difficultés à fair carrière que les citoyens "de souche" que cela leur est interdit. Leur situation, à ce titre, est assez semblable à celle qu’ont dû affonter les femmes voulant investir des domaines jusque là réservé aux hommes ; et le combat féministe, comme on le sait, n’est pas fini. Or le voile est à ce titre le symbole d’un terrible retour en arrière.

Les différentes formes de voile, y compris le simple foulard, sont en effet synonymes de rejet d’une part de cette citoyenneté, via le statut de mineure qu’il confère à celles qui le portent. La femme voilée perd une partie de son autonomie. Plus ou moins grande selon ce que veut bien lui concéder l’homme (ou le pouvoir masculin) dont elle est dépendante, certes ; mais elle se retrouve de fait, sinon de droit, en situation de mineure à vie. Situation qui peut avoir des avantages. Nous avons tous connu de ces femmes qui avaient abdiqué leur indépendance économique ou, n’ayant pu l’obtenir, se complaisaient, au prix d’une perte plus ou moins grande de leur liberté, dans leur rôle de femmes-esclaves au foyer, rôle qui leur épargnait par ailleurs bien des soucis. Se faire épouser par un homme capable de leur procurer une vie agréable était leur grand objectif.

La Musulmane qui revendique d’avoir choisi librement de se voiler se situe, qu’elle prétende le contraire ou non, dans cette perspective. C’est un peu comme si on "choisissait" le statut d’esclave - certes, je caricature : l’esclave n’a aucun droit, la femme voilée en détient quelques-uns, notamment celui de se taire. Ou du moins de ne dire que ce qui va conforter la mainmise sur elle de son seigneur et maître.

Je pense que là se trouve la raison fondamentale qui fait que la République rejette le voile dans la société civile. Il est non pas un symbole religieux, mais un symbole de statut inférieur. Nous naissons tous libres et égaux en droit. Il est de notre devoir d’être humain de rester libres et égaux en droit jusqu’à notre mort. L’abandon volontaire de nos droits aux mains d’une tierce personne - pour quelqu’un qui veut en même temps rester dans la société civile et y mener la vie de la société civile - cet abandon est inadmissible. Car il est la porte ouverte, comme on le sait, à tous les abus : l’excision, les mariages forcés, la lapidation étant les plus spectaculaires mais pas les seuls.

Il est indécent d’évoquer le terme de "décence" dans ce contexte. On peut certes critiquer notre société qui est en effet allé très loin dans l’exhibitionnisme et où la marchandisation du corps de la femme est une forme d’aliénation d’un autre genre dont on ne peut que s’affliger. Mais qui peut dire à partir de quand, exactement, une tenue est décente ou au contraire indécente ? De toute façon, le port du voile, on l’a vu, n’a aucun rapport avec la décence…

Si des personnes avaient réservé le gîte de Madame Truchelut et ensuite exigé de s’y promener toutes nues, et si Mme Truchelut les avait fichues à la porte pour cette raison, qu’aurait dit le juge saisi de ce refus de service ?

Nos amis musulmans qu’on appelle modérés - terme qui ne me plaît pas : on peut avoir des convictions religieuses des plus solides et être également tolérant, tout simplement - ne s’y trompent pas, pour la plupart. Le combat laïque est en fait un combat pour tous, sans aucune distinction de quoi que ce soit. Il faut le poursuivre, même quand ça coince, surtout quand ça coince.

Une dernière chose pour servir de conclusion à cette analyse : l’extrémisme sous ses deux formes principales, religieuse et politique, est une hydre dont les têtes repoussent et repousseront toujours. La résurgence de courants néo-nazis et la vigueur offensive de certaines sectes religieuses américaines en sont des exemples précis. La République laïque est constamment menacée par les poussées extrémistes. Nous devons rester en permanence sur nos gardes, en permanence en alerte, parce que la menace n’est pas toujours très claire, avance souvent masquée. Ici, c’est le cas de dire.

William Olivier Desmond

traducteur littéraire, écrivain

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