Du respect de l’autre ou la gauche et ses deux lits

Publié le par Comité 1905 Draguignan

RIPOSTE LAIQUE
samedi 27 octobre 2007, par Anne Zelensky


Parmi toutes les références auxquelles renvoie le sentiment d’appartenance, il y a celle à de valeurs communes. Egalité, libertés, tolérance, telle est la trilogie qui structure la pensée de gauche. L’axe autour duquel elle s’ordonne est « le respect de l’autre ». Ces principes qui, aujourd’hui paraissent évidents, ont demandé des siècles de maturation et de combats.

Après avoir déchaîné les passions et les rejets, ils sont malheureusement devenus des icônes idéologiques. Malheur à celui ou celle qui y touche ! Ils encourent les tirs de barrage des cerbères de la pensée correcte parmi lesquels la LDH, le MRAP, qui se portent partie civiles pour faire sanctionner durement les manquements à la juste observance de la déontologie de gauche.

Je me réfère au dernier épisode de cette police des frontières du bien penser : l’affaire des Vosges. Fanny Truchelut a été lourdement condamnée au motif de « non respect de la liberté religieuse » des deux femmes voilées qui se présentaient à son gîte. Entre le respect de deux libertés, celle de ces femmes voilées d’arborer leur tenue dans un espace commun, et celle de Fanny de refuser le port de ce voile dans ce même espace commun de son gîte, le tribunal a choisi. Officiellement en vertu de la loi 225 du code pénal, refusant l’accès à un lieu public, mais en l’occurrence semi-privé, pour raisons liées à une discrimination. On sait qu’une loi est faite pour être interprétée, la preuve en est le recours à la jurisprudence. L’article 225 n’est pas assez précis pour donner lieu à cette condamnation abrupte, comme l’analyse très bien dans le no 9 de « Riposte laïque », le juriste Arnaud Dotézac.

Notre propos ici n’est pas de nous placer sur ce plan juridique, mais de nous interroger sur l’en deça de la loi. Ce qui a sans doute guidé le choix des juges, c’est officiellement l’article 225, mais c’est aussi cet ensemble confus de convictions, d’a prioris, de sentiments qui président à une décision. Or dans ce pays, point n‘est besoin de se réclamer de la gauche, pour se référer plus ou moins inconsciemment à un ensemble d’idées, fortement imprégné des valeurs évoquées plus haut. Le « respect de l’autre » a sans doute pesé dans la balance des juges.

Là intervient la question rarement formulée. Quel autre ? Nous sommes toujours l’autre de quelqu’un. On aurait pu préférer relaxer Fanny, qui présentait un profil digne de susciter la compassion : femme d’origine modeste, une enfance ouvrière difficile dans cette région des Vosges, elle ne pourra pas faire face à la lourde amende qui la frappe. On a préféré considérer plus digne de respect, la femme voilée qui voulait imposer sa tenue qui n’a rien de strictement religieux, mais qui est symbole de discrimination sexiste et de soumission des femmes. Là dessus il n’y a guère d’équivoque. Les musulmans, d’horizon divers , le confirment : le voile n’est pas plus un signe religieux qu’il n’est obligatoire. Cf les références à la fin de l’article.

Le cas des Vosges est emblématique de ce qui sous tend « le respect de l’autre ». Quel autre ? La question n’est jamais posée, comme si la désignation de cet autre, dans certains milieux de gauche, allait de soi. Il nous semble pertinent de lever le voile sur ce non dit. Pour deux raisons : il amène des éléments de réflexion déterminants sur l’idéologie de la gauche et offre un éclairage inédit sur les raisons de sa défaite.

Il se trouve que Fanny Truchelut et Horia Demiati sont deux femmes. Deux figures de l’Autre, tel que l’a défini S. de Beauvoir dans « le deuxième sexe ». La femme y est présentée comme l’archétype de l’altérité, l’homme se posant comme sujet dont le regard décide de la place à donner à celle qui n’est pas lui. A l’origine donc, dans cette relation fondatrice de l’homme à la femme, s’affirme un modèle hiérarchique qui servira à fonder toutes les inégalités qui structurent les rapports humains. Dans le cas des Vosges, on retrouve cette hiérarchie. C’est H.Demiati, considérée comme « victime », qui s’est retrouvée dans la posture d’être l’autre. C’est cet autre là qui a suscité le « respect » des juges. Nous reviendrons sur les obscures raisons de cette compassion.

Cette affaire nous renvoie, nous féministes, au cas de l’excision. Là aussi, il s’est agi du respect de l’autre, sous la forme de ses coutumes. Notre association, la Ligue du droit des femmes, a, la première jugé inadmissible de tolérer sur le territoire français des pratiques qui relevaient, au terme de la loi française, de mutilations sexuelles. Nous avons alors associé notre combat à celui d’Awa Tiam, dont le livre « La parole aux négresses », dénonçait ces pratiques au Sénégal. Notre avocate, Linda Weil, a donc demandé le renvoi en assises des cas d’excision, à juger pour ce qu’elle était : une atteinte à l’intégrité de la personne. Jusqu’alors, l’excision se pratiquait sur notre territoire sans encombre, avec la bénédiction de tous et particulièrement de nos défenseurs de la pensée correcte, LDH, MRAP et associés. Motif : le respect des cultures, variante du « respect de l’autre ». Ce principe sacré était plus fort que la souffrance de milliers de fillettes mutilées à vie.

On cerne mieux, à partir de ces deux exemples, la figure de l’autre. Il a à voir avec l’ailleurs, avec l’étranger, même si elle/il est français. Précisons les choses : être français référe à la citoyenneté, mais on ne saurait réduire les identités d’un individu à sa seule citoyenneté. Je suis française, mais d’origine russe. Mon sentiment d’être française est différent de celui que peut avoir un français « de souche » qui n’appartient pas à deux cultures.

Entre deux français, il semble donc que la gauche a une préférence marquée pour le français d’origine immigrée. Là encore, pas n’importe quel immigré. L’immigré issu des anciennes « colonies ». Préférence qui dédouane une culpabilité tenace. Les fils payent pour les fautes des pères. On a déjà analysé cet aspect des choses. Mais cette préférence n’est pas indemne de ce qui l’a produit. Ne reconduit elle pas un paternalisme sournois ? N’est ce pas une autre forme de mépris que de donner la priorité à cet autre, par principe, sous prétexte qu’on a une dette par rapport à lui ? Ou parce qu’on continue à le traiter comme un enfant, un mineur qu’il faut protéger ? Pas nets les dessous de la préférence. D’autant qu’elle n’a jamais été suivi d’effets concrets. La gauche en est restée aux bonnes intentions. Elle n’a pas fait une place à cet « autre » du côté du pouvoir, politique ou médiatique. Elle n’a pas davantage mené une politique de la ville soucieuse de trouver des solutions au problème des banlieues, ce réservoir à « autres ». Ni pris des mesures concrètes pour parer aux discriminations à l’embauche, liées à l’ethnie.

Par contre cette préférence lui a coûté cher. Elle explique en partie la désaffection qu’elle subit de toute une frange de la population qui constituait son électorat. Ce n’est pas le « peuple », ce peuple si théoriquement cher à la gauche, qui l’a abandonné, mais c’est la gauche qui a abandonné le peuple. Il s’est senti frustré, tel l’enfant, qui dans une famille n’est pas préféré. Il y a de ça, tant il est vrai que la relation à la famille structure nos affects. La gauche a affiche sa préférence pour les enfants de son second lit avec la Colonie. Les enfants du premier lit, avec la République, se sont sentis relégués. On a vite fait de les traiter de racistes, en les culpabilisant à bon compte, au lieu de comprendre d’où vient leur rejet.

A la préférence nationale affichée par l’extrême droite et la droite, la gauche n’a trouvé d’autre parade que de prôner une préférence pour « l’étranger », qui ne dit pas son nom. Ségolène Royal a tardivement tenté de rattraper le coup lors de la dernière campagne électorale, en sortant le drapeau bleu, blanc, rouge, au grand dam de ses collègues qui n’ont toujours rien compris. On ne pense pas en pratiquant l’inversion, et on n’avance pas en substituant à un dogme des slogans. « Le Touche pas à mon pote » n’a pas fait recette . Le résultat de cette démagogie, tenant lieu de politique, s’est traduit par dans la montée de Le Pen en 2002, la victoire de Sarkozy en 2007.

On comprend que la bataille autour du voile se situe dans une continuité. On est toujours dans le registre de la préférence. Les féministes qui refusent l’invasion de ce symbole sans équivoque de l’apartheid des femmes, le font au nom du respect de la dignité des femmes dans leur ensemble. Elles choisissent de respecter les principes de la république, plutôt que la « liberté » fallacieuse de certaines femmes qui utilisent ces principes pour mieux les bafouer. Nous voilà renvoyées au « Charité bien ordonnée… » Nous sommes toujours dans le sillon chrétien. Ne nous y trompons pas : « le respect de l’autre » n’est qu’un recyclage hâtif d’un des piliers de la doxa chrétienne : la charité. Fais du bien à autrui, tu mériteras le ciel et par le biais de ta bienfaisance, tu feras plaisir à ton ego. Version gauchiste : vole au secours de l’opprimé, tu te sentiras grand et tu gagneras… Quoi au juste ? Où est le ciel pour nos croisés modernes ?

C’est pure hypocrisie que de ne pas vouloir entendre que le voile est une grave offense faite aux femmes et de continuer à évoquer la religion. Cela démontre à quel point le concept de dignité des femmes n’a pas encore franchi le seuil de compréhension général, en particulier celui des hérauts de la bien pensance théorique. Voilà qui démontre la vacuité de ce concept de « respect de l’autre ». On ne lui donnera pas un contenu en continuant à ressasser des mots – tolérance, libertés…- qui sonnent comme des incantations relevant de la profession de foi. Camarades de gauche, il faut vous toiletter l’esprit, le débarrasser de toutes ces toiles d’araignée qui vous voile la réalité et vous barre l’accès à la pensée.

Anne Zelensky

Références sur le voile : Article d’un avocat musulman sur Sisyphe.org http://sisyphe.org/article.php3 ?id_article=1350

Déclaration de féministes islamiques http://www.lecourrier.ch/index.php ?name=NewsPaper&file=article&sid=40360&layout=article,latruite

Interview de Malek Chebel

http://www.humanite.fr/2004-01-24_Medias_-Amis-de-l-Humanite-Malek-Chebel-Le-voile-est-une-regression

historique, ref bible et coran http://www.portail-religion.com/FR/dossier/islam/gdes_etapes/foulard.php

Témoignages de musulmanes doctorantes pour et contre le voile : du lard et du cochon. Confusion http://adi.inrets.fr/article.php3 ?id_article=72

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