René Merle, Jaurès et la laïcité

Publié le par Comité 1905 Draguignan

René Merle, Jaurès et la laïcité

Canevas de l’intervention à la soirée Jaurès du 18 avril 2006 à Montauban. Publié dans la brochure : Jean-Paul Damaggio, Jaurès et le Tarn et Garonne face à la riposte cléricale de 1906.

En situation de crise, la “pensée de Jaurès” mise à toutes les sauces, a posteriori. En 1920-1921 comme pour le référendum de 2005. Si Jaurès était des nôtres, il aurait dit, il aurait fait... Jusqu’à entendre des dirigeants socialistes affirmer que Jaurès aurait voté "Oui". Comme s’il y avait une recette Jaurès constituée applicable en toute situation.
Donc, pour éviter toute manipulation, revenir à l’Histoire et aux textes. Mais aussi tenir compte d’un facteur fondamental. Après un siècle de “socialisme pratique”, marqué par l’échec tragique de l’expérience soviétique et les compromissions décourageantes de la social-démocratie occidentale, nous voici revenus en quelque sorte à la situation d’avant 1914 : un seul monde, un seul système impérialiste, apparemment triomphant, mais tellement porteurs de menaces et d’injustices qu’il ne peut que générer une contestation multiforme. Et c’est bien dans les interrogations sur les objectifs et les chemins de cette contestation que le retour à Jaurès prend son sens. Au moment où le remodelage ségrégationniste de notre société s’accompagne de la destruction des fondements constitutifs de la République française : libertés, droits démocratiques et sociaux, et au premier chef les outils de l’Égalité (services publics, école laïque, système de retraites, protection sociale, etc), et autorise toutes les offensives intégristes.
Pensée Jaurès ? Que la barbe et la corpulence ne nous trompent pas. Ne jamais oublier qu’il est né en 1859, qu’il a été assassiné à 55 ans. En 1904, investi à fond dans la préparation de la Loi, c’est un homme encore jeune de 45 ans. Mais en politique depuis toujours. Avec une pensée en évolution constante. On le sait, il part du républicanisme politique pour passer au républicanisme social, puis au socialisme républicain. Caméléon ? Pas du tout. Une confrontation permanente dans l’engagement avec la réalité dont il approfondit le sens. Cet engagement est politique. Jaurès l’enseignant, le philosophe, est très tôt devenu un politique, et qui dit politique dit tactique et stratégie, qui ne peuvent exclure les compromis. Jaurès en acceptera et en proposera beaucoup, mais il ne transigera jamais avec les Valeurs qui guident cet engagement politique.

Quelles sont ces Valeurs ? Dès son premier mandat de député, il a 25 ans. Face aux Conservateurs qui depuis 1879 n’osent plus trop se dire royalistes, il est républicain. C’est-à-dire le tenant et le propagateur d’une idéologie interclassiste mobilisatrice portée par un siècle de luttes et d’espérances : La République, fille de la Raison, est fondée en Droit par l’égalité (politique, juridique, symbolique) des citoyens éclairés et émancipés (liberté de conscience) par l’instruction universelle, obligatoire et laïque. Indifférente à toute différence de religion, de caste, de classe, etc. (mais pas de sexe !), cette égalité substitue à tout pouvoir personnel une souveraineté populaire mise en œuvre par le suffrage universel (masculin !). On ne le dira jamais assez, ce concept d’Égalité fonde en Laïcité la République. La laïcité “à la française” ne repose pas sur la tolérance des différences mais sur l’Égalité des citoyens.

Pendant une dizaine d’années, le député Jaurès sera le serviteur et le propagateur de cette idéologie républicaine “radicale”. Les socialistes campent ailleurs. Après l’écrasement de la Commune et les années de répression, réapparition publique avec la démocratisation de la vie politique quand la République est reconquise par les Républicains. Dès 1879, congrès de Marseille, Fédération du Parti des Travailleurs Socialistes de France, embryon non abouti d’un parti. 1882, Parti Ouvrier Français, créé par Guesde en 1982, se réclamant d’un marxisme sommaire. En dehors, prolifération des groupes, courants, place des socialistes “indépendants”, etc.
Le dilemme commun à tous ces socialistes français : alors que dans les pays voisins, les socialistes mènent en même temps le combat social et le combat pour conquérir ou développer les libertés démocratiques (au premier chef le suffrage universel), le socialisme français des années 1880-1890 s’affirme dans un pays où les libertés politiques ont été conquises par des décennies de luttes interclassistes dans une France encore majoritairement rurale. Un pays où le “radicalisme” bourgeois et petit-bourgeois mène le combat pour l’affermissement de ces libertés. Certes, dans ses combats antérieurs, le mouvement ouvrier socialiste a été partie prenante de ces combats politiques, mais il n’en a pas été l’acteur principal. Une fois l’Empire mis à bas, la vie politique se structure dans l’affrontement Conservatisme - Républicains de progrès, Droite - Gauche. D’où le dilemme des socialistes : prendre place dans cet affrontement, au risque d’être à la remorque des bourgeois du camp républicain, ou (c’est la position des Guesdistes) se situer dans un affrontement contre tous les “autres”, conservateurs comme républicains bourgeois. Pour nombre de républicains de progrès, auxquels les réalités font comprendre la légitimité des revendications ouvrières (c’est le cas de Jaurès au début des années 1890), et pour bien des groupes socialistes, ce combat solitaire ne peut que mener à l’isolement et à l’inefficacité. Dissocier la lutte sociale du combat républicain avancé est non seulement suicidaire, mais encore fondamentalement contraire à l’engagement éthique qui doit fonder à la fois le républicanisme et le socialisme.

Cette position sera très tôt celle de Jaurès, il l’affirmera sans cesse à partir du début des années 1890. Les citoyens sont souverains au plan politique, mais les producteurs, et tout particulièrement les prolétaires demeurent soumis à la loi égoïste des oligarchies économiques. La république demeurera inachevée tant que l’affranchissement politique ne sera pas prolongé par l’affranchissement économique et social. Pour le Jaurès de 1893, puisque “Démocratie et laïcité sont deux termes identiques”, “la République doit être laïque et sociale mais restera laïque parce qu’elle aura su être sociale”. La laïcité est l’affirmation du bien public par rapport aux intérêts particuliers, elle est l’affranchissement mené à terme et non pas un combat contre les religions. Le Socialisme naît du mouvement républicain et sera l’accomplissement naturel de la République : au Législateur d’émanciper, à travers des étapes “légales” qui rendront progressivement la Nation souveraine contre les privilèges dans le domaine économique et social, comme elle l’est devenue au plan politique. C’est dire que, loin de dépérir, l’État doit être l’instrument essentiel de cette évolution vers la justice sociale, un État fondé sur de grands et utiles services publics, nationaux et municipaux, comme sur un système de coopératives de base. C’est dire aussi que, contrairement à une vulgate marxiste simplifiée, les prolétaires ont une patrie. L’internationalisme, et donc la Paix, ne se réaliseront que dans la transformation sociale des États-Nations pleinement souverains, garantie d’un Monde gouverné enfin par la Raison, délivré des haines de classes, de races, de nations, etc.
Conception fondamentale qui, à travers le légitime soutien aux luttes des travailleurs (et l’on sait quel fut à cet égard l’engagement local et national de Jaurès), implique deux axes entrecroisés dans le combat politique :
- Au plan des alliances, le prolétariat n’a pas à “camper pour toujours aux portes de la cité “. Le compromis avec les autres républicains est indispensable pour assurer cet avenir émancipateur par l’approfondissement de la démocratie. Donc pleine participation aux combats de la Gauche, dont les socialistes doivent être le ferment. Cet approfondissement de la démocratie est le garant d’une évolution “révolutionnaire” pacifique, qui n’a pas pour but “la dictature du prolétariat” mais le plus grand respect et l’élargissement des droits de l’individu, et l’insertion harmonieuse de toutes les classes sociales dans la République. Cf. sa politique “étapiste” : le Bloc républicain de 1902, et, malgré l’isolement par bien des radicaux d’un Jaurès jugé trop rouge en 1904-1905, la pleine participation à la victoire de la Gauche en 1906. Alliance avec républicains bourgeois dans le combat “laïque” de 1904 (congrégations) et 1905 (séparation), combat qui pour ces républicains bourgeois est un aboutissement, combat dans lequel une partie des socialistes ne voit que diversion profitable à l’ennemi de classe, alors que Jaurès y voit une étape fondamentale dans une évolution longue.
- Au plan des engagements non directement politiques, le lien indispensable entre le combat politique et les motivations éthiques : par exemple, après les premières hésitations de 1898, l’engagement dreyfusard, alors que Guesde refuse au prolétariat de prendre parti entre deux factions de la bourgeoisie.

Comment articuler cette conception “jauressienne” avec l’apparente capitulation devant les Guesdistes en 1904-1905 ? On sait qu’en 1904 (année de la fondation de L’Humanité, au titre si peu “luttes de classes” et si parfaitement représentatif de la philo. jauressienne), le Congrès de l’Internationale socialiste (Amsterdam) a pris position pour Guesde contre Jaurès, et a sommé les socialistes français de s’unifier. On sait qu’en 1905 la création de la SFIO n’a été rendue possible qu’après la condamnation du “millerandisme”, première tentative d’une participation socialiste dans un gouvernement “bourgeois”. On sait enfin qu’à partir de 1906 (Clemenceau au pouvoir), le combat socialiste intransigeant est la réponse à l’hégémonie qu’un républicanisme radical d’ordre social (cf. répression des grèves, mouvement des viticulteurs, etc) veut imposer à toute la Gauche.
Ce socialisme se veut celui d’un parti omniscient qui, de l’extérieur, apporterait aux prolétaires la vérité.
En fait, un parti qui assied sa base électorale, mais ne parvient pas à être un grand parti social-démocrate à l’allemande ou à l’anglaise : pas d’adhésions de masse, pas de vrais rapports, et souvent des rapports conflictuels, avec une puissante CGT anarcho-syndicaliste, déçue par la république bourgeoise et refusant la direction des politiques.
Un parti toujours divisé sur la dialectique entre le projet collectiviste unanimiste et le projet pluraliste de démocratie représentative. Et surtout toujours divisé sur les objectifs : corriger les inégalités en respectant le système capitaliste, ou supprimer ce système pour supprimer ces inégalités ? Jaurès refuse le dilemme : les réformes progressives sont nécessaires, le vrai problème est celui de leur logique : adaptation au système ou processus démocratique de dépassement ? Et dans l’immédiate stratégie post-loi de 1905, la prudence de Jaurès est à souligner : ne pas tomber dans le piège de la confrontation tendu par le Vatican. Soutien à la politique de Clemenceau en la matière (abandon des inventaires pour calmer le jeu).

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